Comment perdre ses illusions

L’ami Geoff a attiré mon attention sur un article de Médiapart paru hier sur nous autres négationnistes du climat. On connaît tous le côté trash, limite tabloïd, de Médiapart, l’énervement qu’allait provoquer la lecture de cet article était donc prévisible rien qu’à son titre : « La menace climatosceptique pèse aussi sur l’Europe« . (L’article n’est accessible qu’aux abonnés, pour avoir pu le lire je peux vous dire que ce n’est pas demain que je prendrai un abonnement.)  Après avoir écrit tout à l’heure à Médiapart pour leur demander de corriger une erreur factuelle me concernant (il est écrit que « [Benoît Rittaud] ne souhaite pas faire de commentaires, en revanche, à propos de son sponsor, le Comité indépendant de géo-éthique » : ledit Comité n’est nullement « mon » sponsor, ni d’ailleurs celui de l’association des climato-réalistes), je me suis dit que j’allais écrire une réponse circonstanciée. Il y avait de quoi faire… et puis je me suis rappelé que s’il fallait répliquer à chaque vomissure médiatique on n’en sortirait plus. Plusieurs années de ce régime m’ont épaissi le cuir, au point que j’ai forgé pour moi-même et pour certains de mes amis moins résistants la devise suivante : leurs crachats sont nos médailles. (Si quelqu’un peut me la mettre en latin, elle aurait de la gueule.)

Je m’apprétais donc à en rester là, et c’est alors que je suis tombé sur ce qui était hélas révélateur dans cet article.

Pas son contenu. Pas ses erreurs. Pas ses insinuations. Pas son vocabulaire.

Son auteur.

Elle s’appelle Annika Joeres, et vous est probablement inconnue. Moi en revanche je la connais. Elle avait demandé à me rencontrer il y a quelques mois pour faire un article pour un magazine allemand (article dont je n’ai jamais eu de nouvelles), et nous avions alors longuement discuté sur le climat. Je l’ai ensuite croisée à Porto lors de la conférence Geoethics, qu’elle a visiblement couverte pour Mediapart (sans me le dire). Là encore nous avons discuté et, tout comme la fois précédente, j’ai pu constater que j’avais affaire à quelqu’un d’intelligent, d’ouvert, de tout à fait capable de comprendre qu’on puisse, sur ce sujet du climat, ne pas penser comme tout le monde.

Évidemment, il ne s’agit pas de lui reprocher de ne pas être devenue climato-réaliste. Elle ne m’a jamais caché qu’elle avait un a priori défavorable sur mes positions. Entre autres, elle se posait des questions légitimes sur les liens entre le climato-réalisme et l’extrême-droite, un sujet d’autant plus important que l’AfD allemande est en effet un lien fort entre les deux. Je lui avais expliqué en détails, lors de notre première discussion, combien c’était en effet un problème délicat, à gérer avec la plus grande prudence. Que ce n’est pas parce que quelqu’un est d’extrême-droite qu’il a tort d’être climato-réaliste, et que ce n’est pas non plus parce qu’on est climato-réaliste qu’on est d’extrême-droite ou qu’on devrait l’être. Annika Joeres avait parfaitement compris tout cela, mais dans son article, elle ne se donne aucunement la peine d’en faire état, comme si elle pouvait ignorer l’effet sur ses lecteurs de mentionner Trump ou Bolsonaro partout sans la moindre nuance.

Quand je lis son article, je me dis qu’en effet les climato-réalistes doivent être de vrais salopards d’extrême-droite ultralibéraux pro-business tueurs de planète. (« Leur point commun : ce sont principalement des hommes de plus de 60 ans« , nous précise-t-elle dans une gérontophobie à peine voilée.) Cela ne correspondait pourtant pas à ce qu’elle montrait lors de nos discussions. Peut-être a-t-elle appris à jouer la comédie, mais à moins de penser qu’elle a raté sa vocation j’ai en réalité toutes les raisons de penser qu’elle sait en réalité très bien que, une fois sorti des outrances trumpiennes, le discours climato-réaliste sait être plus nuancé qu’un tweet, et qu’il n’est pas systématiquement l’œuvre de complotistes égoïstes et idiots, ou des vilains lobbys.

L’auteur aurait mérité d’écrire mieux. Cet article de Médiapart m’attriste donc non pas pour son contenu banal que pour ce qu’il révèle de la difficulté qu’il y a à essayer de se comprendre les uns les autres. Lorsqu’un Stéphane Foucart joue les inquisiteurs climatiques, ça énerve notre Yanarthus et ça mérite en effet qu’on s’en agace de temps en temps, mais au fond on est habitués, on ne peut pas dire qu’on n’est pas prévenus. En revanche, qu’une journaliste intelligente et ouverte se livre à une dénonciation si lâche est un événement bien triste. Moralité : tous les journalistes ne sont hélas pas comme Lucile Solari.

PS : Quand j’écris sur quelqu’un, j’essaie en général de prendre la peine de le prévenir. Ce sera le cas ici, tout comme cela l’a été pour Fabien Girandola pour ma réponse sur son article paru dans Cerveau&Psycho (il n’a pas accusé réception, peut-être parce qu’on ne doit pas s’adresser à Lucifer). Annika Joeres, elle, n’a pas eu cette politesse (après tout, je ne lui ai consacré que quelques heures de mon temps, alors pas la peine de dire merci), à moins qu’il s’agisse d’un manque de courage. Il faut dire qu’à sa place je ne serais pas très fier des procédés rhétoriques employés dans l’article. Peut-être a-t-elle l’excuse de devoir complaire à son employeur ? Si c’est le cas je ne lui jette pas la pierre.

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27 réflexions au sujet de « Comment perdre ses illusions »

  1. Ping : La semaine climato-réaliste | Mythes, Mancies & Mathématiques

  2. Mais non, les humanistes, c’est nous.
    Eux veulent des taxes pour le climat qu’ils auront dans tous les cas un impact d’abord sur le pouvoir d’achat des plus précaires. Nous, on dit que ces taxes ne servent à rien, en plus d’être injustes. Pour moi, nous n’avons aucun problème. C’est plutôt eux qui jettent dans les bras de l’extrême droite une population qui a du mal à joindre les deux bouts et qui ne peut plus être représentée dans les idées par des modérés comme nous parce qu’ils nous salissent continuellement.
    Courage Benoît, un jour ton nom sera restauré et on est déjà beaucoup à savoir que ce que tu fais est grand et digne.

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  3. cOUCOU,

    C’est pas pour prendre la défense de mediapart, mais il me semble avoir lu un blog « contre le réchauffement  » sur le site il y a quelques mois.

    Bonne journée

    Stéphane

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  4. https://www.mediapart.fr/journal/international/121218/la-menace-climatosceptique-pese-aussi-sur-l-europe?onglet=full j’ai payé un euro pour avoir accès aux 15 pages de cette enquête a été soutenue par une bourse de la fondation Otto-Brenner et du fonds IJ4EU.
    https://www.investigativejournalismforeu.net/
    https://www.investigativejournalismforeu.net/guidelines/

    IJ4EU: Funding cross-border investigative reporting in Europe

    The IJ4EU grants were launched in 2018 to foster and strengthen collaboration among European Union-based journalists and newsrooms on revelations in the public interest and of cross-border significance. The grant aims to support investigations that reflect the media’s watchdog role and that assist the public in holding those in power accountable for their actions and to their obligations. In so doing, it seeks to contribute to the sustainability of democracy and the rule of law in the EU.

    The grants are administered by the International Press Institute (IPI), based in Vienna. Founded in 1950, IPI is a global network of editors, journalists and media executives dedicated to furthering and safeguarding press freedom, promoting the free flow of news and information, and improving the practices of journalism.

    Funding for the grant comes from the European Commission through the European Centre for Press and Media Freedom (ECPMF), based in Leipzig.

    The first call was launced in March 2018. In June 2018, an independent jury awarded €315,000 to 12 investigative projects. Information about future calls will be provided when available.

    Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

    La menace climatosceptique pèse aussi sur l’Europe
    12 DÉCEMBRE 2018 PAR ANNIKA JOERES ET SUSANNE GÖTZE
    Trump et Bolsonaro ne sont pas les seuls à vouloir démanteler la protection de l’environnement : en Europe, des lobbies et des populistes de droite disposant d’excellents réseaux s’efforcent de sauver l’énergie fossile au XXIe siècle. Et ce petit monde a le vent en poupe.

    https://www.facebook.com/susanne.gotze.3 à Paris autre allemande

    http://www.annika-joeres.de/FR/index.html Annika Joeres
    %%%%%%%%%

    Je suis un migrant européen – j’ai grandi dans la région de la Ruhr et je vis maintenant dans le sud de la France. Mais où que j’habite, j’ai toujours été journaliste, pour moi, l’une des plus belles destinations de tous les temps. J’ai d’abord participé à la création du taz en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, puis de Düsseldorf j’ai écrit pour le taz, puis pour le Berliner Zeitung et le Frankfurter Rundschau, enfin j’ai émigré à Nice et de là j’écris pour les médias nationaux allemands. Maintenant, je suis un membre heureux de correctiv, https://correctiv.org/en/ la première agence de recherche à but non lucratif en Allemagne. Et maintenant, la recherche passionnante commence vraiment !

    Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator

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  5. et bien, et bien, Benoit, vous avez succombé aux charmes de la belle hetaire, qui vous a ensorcelé?
    On ne vous en veut pas, notre cause mérite bien des sacrifices et des servitudes
    En tout cas, une belle… comment dire?

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  6. Une journaliste intelligente n’aurait jamais proféré une telle remarque sur la nocivité des « hommes de plus de 60 ans », qui ne peut venir que d’une crétine sectaire, victimaire et vindicative.
    Une journaliste ouverte ne pondrait pas un ramassis de lieux communs amalgamant le climato-réalisme et la droite extrême, ce que vous énoncez clairement : « ce n’est pas parce que quelqu’un est d’extrême-droite qu’il a tort d’être climato-réaliste, et que ce n’est pas non plus parce qu’on est climato-réaliste qu’on est d’extrême-droite ou qu’on devrait l’être. »
    Nous avons là affaire à la stratégie propre faire saliver les lecteurs de Mediapart (dont la modération politique est bien connue), à savoir la dénonciation d’un fascisme fantasmé si commode à lancer quand on n’a pas d’argument et/ou que l’on veut diaboliser son adversaire.

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  7. Il vaut mieux les insultes et le discrédit que le silence médiatique . Si nous faisons scandale c’est tant mieux. Il me semble qu’il faut donc répondre à média partpour entretenir la flamme du mépris… C’est toujours un peu de publicité .L’idéal aurait été de l’inviter à notre réunion mais c’est certainement trop leur demander que de venir vraiment s’intéresser à la question.

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  8. Les journalistes s’autocensurent : en l’occurence, Médiapart ne tient pas un discours des autres médias à la botte. En même temps, Plenel, on le sait depuis Miterrand, est un « honorable correspondant » de la CIA. Cela explique un aspect que certains lecteurs ont tendance à trouver un peu schizo sur ce média :p

    Je lisais plus haut que la droite en est réduite à défendre l’urgence sociale : c’est malheureusement vrai, la gauche est trop occupée à trahir le peuple de France (et d’Europe, d’ailleurs). Comme disait Charles Gave récemment : ces gens se prévalent de leur amour inconditionnel pour l’ « humanité » mais détestent le peuple, vous savez, les gens qui vont renverser Macron…

    Il faisait le // avec les électeurs de Trump : socialement, c’est bien vu.

    Parce que lorsqu’on regarde les USA, ce sont bien les Dems qui représentent l’État profond, le conglomérat militaro-industriel, le business de la propagande (Hollywood) et les médias qui servent de vaseline. La gôche (ou ce qui en tient lieu) dans toute sa splendeur.

    Je ne me reconnais plus, mais alors plus du tout dans cette gauche-là. Et ce sont les mêmes mardes qui nous vendent le pacte de Marrakech et le réchauffouilage.

    Il y a de bonnes idées à droite comme à gauche et Dieu merci encore un certain nombre de personnes pour les défendre : Benoît en est un exemple.

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  9. Pour la traduction de la devise, je propose Sputa illorum ornamenta sunt nostra. Les Romains n’avaient pas de médailles à suspendre ; « numismata » désigne les médailles au sens … numismatique. C’est pourquoi j’ai préféré un terme plus large : ornements, parures, et au sens figuré, distinctions (cf. Gaffiot). Si on veut être plus juste historiquement, il faut prendre l’équivalent des médailles pour les Romains, soit les couronnes de lauriers, ce qui donne : Sputa illorum lauri sunt nostrae. Mais avec cette formule on perd l’assonance.

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    • Merci, L’incunabuliste, c’est très intéressant. C’est bizarre de se dire que les Romains n’avaient pas l’équivalent strict de nos médailles.
      Du coup, le latin n’est pas si efficace. J’espérais un truc plus court, plus pêchu, dans l’idéal réduit à deux mots se prononçant de façon voisine (traduttore, traditore), mais surtout dont la liaison serait suffisamment nette pour éviter d’avoir à mettre un verbe (Væ victis, Urbi et orbi). J’en demande sûrement trop, n’empêche, si quelqu’un trouve quelque chose qui fonctionne, je veux bien changer le sous-titre du blog.

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      • Je n’avais pas compris que vous vouliez en faire un sous-titre permanent. Vous avez raison, il faudrait une formule courte et percutante, de préférence sans verbe. Je n’ai pas trouvé pour l’instant…

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  10. Ping : Retour sur la Contre-COP24 | Mythes, Mancies & Mathématiques

  11. Un journaliste digne de ce nom:
    ..
    -Respecte la dignité des personnes et la présomption d’innocence;
    -Tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique;
    -Tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, le détournement d’images, le mensonge, la manipulation, la censure et l’autocensure, la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles….

    Tiré de la charte d’éthique professionnelle des journalistes ;
    Syndicat national des journalistes, 1918-1938-2011

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  12. Concernant l’arbitrage Tapie, Mediapart a accusé Bernard Tapie, les liquidateurs Tapie et les TROIS arbitres d’avoir fait un arbitrage parfaitement illégal a priori car impliquant une entité PUBLIQUE.

    Absolument TOUTES les juridictions ont balayé cet argument; il n’y a jamais eu de controverse sérieuse sur le sujet. La banque était évidemment une société parfaitement anonyme de droit privé (quel que soit son actionnaire) et l’entité qui a repris ses créances douteuses, la structure de défaisance ne peut être que du même type.

    Sinon cela voudrait dire :

    1) qu’un contrat qui vous lie à une société pourrait voir sa nature changer au grès des caprices des élus qui créent une société de défaisance
    2) qu’on peut balayer du revers de la main le texte même de la loi qui a créé cette structure de défaisance

    Cela est évidemment totalement louf-dingue et même liberticide, cela voudrait dire que les droits d’un contractant serait remis en cause du seul fait de l’actionnaire de l’autre partie. Cela ferait de la France une zone de non droit bancaire mais c’est bien ce que beaucoup d’anti Tapie ont défendu.

    Le fait même que « la Justice » ne mette en examen qu’un arbitre sur les trois montre à l’évidence que la thèse de l’arbitrage intrinsèquement illégal, du fait même que les arbitres aient accepté que le différent soit considéré comme arbitrable, n’a pas été retenu. N’importe quel gamin de 11 ans comprendrait cela : si des personnes font une démarche dont le but initial est contraire à la loi, cela peut être reproché à chacune d’entres elles; si en revanche le but est conforme à la loi mais que certains violent les règles, cela leur sera spécifiquement reproché. C’est la différence entre une association de malfaiteurs et un commerce légal où certains démarcheurs poussent à la vente par des moyens déloyaux ou illégaux.

    Le fait de ne pas remarquer que la mise en examen d’une minorité des membres d’un groupe réfute l’idée que le groupe avait un but totalement illégal dès le début montre le niveau de ces endoctrinés-décérébrés.

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