Comment préserver la beauté du monde ?

Après mes quelques commentaires sur l’article de Michel Onfray paru dans le dernier numéro de Front Populaire, voici quelques réflexions sur un autre article de la même revue, « Ces écolos qui n’aiment pas le beau », par Bérénice Levet.

L’idée générale de l’article est que le beau est « un voyant qui s’allume en alerte » (selon le joli mot repris de Michel Deguy) et qu’à tout prendre le beau est un meilleur guide que les plans des ingénieurs ou les chiffres des scientifiques. Parce que nous n’habitons pas le monde comme une machine ou même un homo economicus, nous devons donner la parole à notre sensibilité humaine. L’effrayante perspective que la montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne soit bientôt définitivement défigurée par des éoliennes est une triste illustration de l’incapacité des écologistes à le comprendre. L’article mentionne un intéressant Livre Blanc publié dès 2007 par l’Académie des Beaux-Arts, dont les volets esthétiques sont impitoyables contre les modernes moulins à vent. Ainsi, Claude Parent, de la section d’Architecture, dénonce chez les éoliennes tout à la fois « une forme d’expression essentiellement mécanique étrangère au contexte paysager, une dimension hors d’échelle par rapport à la végétation et à la construction en place, une agression de la géométrie qui morcelle et compartimente le ciel en niant la plénitude du vide de l’espace. » On notera en revanche cet avis pour le moins étonnant de Yann Arthus-Bertrand dans ce même livre blanc :

Certains trouvent les éoliennes inesthétiques et bruyantes. Je pense que c’est un combat vain
que de refuser les éoliennes. C’est une beauté utile. C’est cette utilité même qui les rend
belles. Dans quelques années, on voudra les garder comme on préserve et on restaure
aujourd’hui les moulins à vent. Elles ont aussi cette autre qualité : si on n’en veut pas ou plus,
on peut les démonter.

Je serais curieux de savoir ce que les autres membres de l’Académie ont pensé de l’idée selon laquelle une chose peut être rendue belle par son utilité. En tout cas, on sait aujourd’hui que la prophétie sur les éoliennes qu’on finirait par vouloir préserver n’a pas l’air de se concrétiser, c’est le moins qu’on puisse dire. Enfin, on glissera pudiquement sur la question des coûts de démantèlement. Parler d’argent alors qu’il est question d’art, quelle horreur…

Revenons à l’article de Bérénice Levet. En promouvant la beauté comme critère d’appréciation de politiques écologistes, le principal risque est de sombrer dans un imaginaire bucolique tout droit sorti du XVIIIe siècle et des charmantes fermettes alors construites à Versailles pour permettre à la reine de jouer à s’occuper des moutons. Historiquement, la chanson « Il était une bergère » a été écrite pour s’en moquer !

Il me semble nécessaire de garder tout cela à l’esprit : le beau ne se confond pas avec la nature. La tour Eiffel est l’une des œuvres les plus célébrées au monde, et c’est une ode à la technique. Son esthétique novatrice a d’abord été niée avant d’être comprise, alors que les éoliennes suivent un chemin exactement inverse. Il y a quelques années, en France, on visitait les premières éoliennes…

Selon moi, les « traders et individus hautement diplômés » qui « se convertissent à des métiers manuels, cultivant leur lopin de terre ou leur vigne, conduisant leur troupeau de chèvres et fabriquant leur fromage » évoqués dans l’article ont tout de la bergère de la comptine. On peut en effet parier sans grand risque de se tromper que, à l’instar de Marie-Antoinette, en plus de leurs moutons ils gardent aussi le patrimoine de leur autre vie, leurs diplômes pour se recaser le jour venu, ainsi que diverses facilités que seule une société développée peut leur offrir — aux premiers rangs desquelles l’accès aux soins. Ce choix de vie se respecte, et qu’il fasse rêver ne doit poser de problème à personne. Cela n’empêche pas dce devoir constater que, depuis que Rousseau a séjourné dans la forêt d’Ermenonville ou Thoreau à l’étang de Walden, ce genre de projet de vie ne séduit qu’à la marge, et que l’organisation sociale qui peut en découler jamais dépassé le stade expérimental. (Ceux qui me feront l’honneur de lire Geocratia découvriront quelques scènes vécues à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Ceux qui iront y voir par eux-mêmes partageront sans doute mon avis : si spectaculaire soient-elles, ce genre d’utopie n’a guère de chances de se développer sous une forme fidèle à sa forme actuelle. Oui, je sais, j’ai réussi à recaser mon bouquin…)

Pour finir, il n’est pas évident du tout que le monde passé ait été plus beau que celui que nous avons. Comparer les châteaux de la Loire à une sombre banlieue parisienne peut le laisser croire, mais la réalité de la vie dans la France d’avant la révolution industrielle était loin d’être rose. Qu’on songe par exemple aux villes françaises si puantes du XVIIIe siècle magnifiquement dépeintes par Patrick Süskind dans Le Parfum, ou alors, si l’on préfère la campagne de cette époque, l’état infecte des Dombes que l’on voit dans le Ridicule de Patrice Leconte.

Pour les éoliennes, la vision du beau selon l’Académie des Beaux-Arts rejoint tout à fait celle de l’utile selon les ingénieurs pour dire qu’il s’agit d’une très mauvaise idée, à oublier au plus vite. On doit se féliciter de cette convergence, tout en reconnaissant que dans d’autres cas il y aura inévitablement conflit. Pour transcender celui-ci quand il se présente, peut-être convient-il d’explorer l’idée que la technique est surtout un moyen et le beau surtout une fin.

17 réflexions au sujet de « Comment préserver la beauté du monde ? »

  1. Pour en rester sur le seul point de vue esthétique : soit, les éoliennes ne sont pas belles, mais on ne peut pas dire non plus que les centrales thermiques ou nucléaires soient plus esthétiques. Mais, à la différence des éliennes, les centrales thermiques ou nucléaires ne nécessitent que des espaces restreints pour alimenter électriquement de grands bassins de populations. A l’inverse, les éoliennes sont espacivores. En ce sens, les éoliennes ont un impact en laideur sur le territoire et la population immensément plus important que les centrales électriques thermiques et nucléaires.
    Donc, sur le sitrict plan esthétique (donc sans en passer par l’utilitaire), il vaut mieux une production électrique nucléaire ou thermique qu’éolienne.

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    • Dans le même ordre d’idées, les aéropôrts utilisent un espace « de dingue », mais concentré, à l’inverse des LGV qui utilisent finalement peu d’espace, mais sur des centaines (milliers) de kms et « sans interruption ».
      Seulement voilà, l’avion c’est Mal et le TGV c’est Bien…
      (un ancien du transport aérien, donc totalement objectif 🙂

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  2. Le point de vue esthétique est hautement subjectif. La beauté est avant tout dans le ressenti de celui ou celle qui observe le monde. Le monde est immense et fascinant de complexité. Est-il beau pour autant? L’émotion que je ressens à la vue d’un paysage est avant tout personnelle. Si nous sommes nombreux à être ému par le même paysage, on entre dans le domaine du culturel.

    Ce ressenti peut être influencé par de nombreux facteurs. Je comprends très bien l’émotion de l’ingénieur qui a dessiné l’éolienne, celle du technicien qui l’a installée, celle du financier qui a monté le projet… et même celle du politicien qui l’a autorisé ou encouragé. Je comprends aussi l’émotion ressenti par le riverain qui s’apprête à subir les nuisances d’une éolienne bruyante. A chacun ses émotions.

    Ce qui est beau n’est pas forcément bon (c’est un thème populaire de la littérature), mais ce qu’on pense bon est souvent considéré comme beau. Le jugement moral a une énorme influence sur le jugement esthétique. Une éolienne jugée bonne (quelle qu’en soit la raison) sera trouvée belle par ses promoteurs. La même éolienne sera jugée d’une laideur insoutenable par ceux qui en pensent pis que pendre.

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    • Oui, mais tout de même, le constat est là : les éoliennes sont globalement rejetées par les populations riveraines, notamment à cause de leur laideur paysagère, et c’est la raison pour laquelle les promoteurs et décideurs préfèrent continuer leur business en mer, en off-shore et loin des yeux car, par trop de rejets locaux, le risque politique devient trop grand dans les circonscriptions.

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      • On est bien d’accord. Je voulais juste souligner un point: les faits scientifiques et techniques ne sont pas des opinions; par contre les jugements de valeur esthétiques sont bel et bien des opinions. Le débat est possible (bien que difficile) sur le terrain rationnel. Sur le plan des émotions il n’y a pas de débat possible. Ce qui n’empêche pas d’en parler d’ailleurs, mais il faut se placer dans le bon registre.

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  3. De toutes façons la seule bonne raison contre les éoliennes, ce n’est pas une question d’esthétique ou de « beau », mais c’est que ce sont des moyens de production intermittents, à courte durée et à impact environnemental pas si « vert/écologique », ni même « responsable » (« local » oui, un point sur 3).

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  4. Merci pour cet article. J’ai acheté Geocratia et commencé à le lire. C’est d’une écriture fluide et simple : bravo et merci au courageux matheux littéraire.
    Dans le registre du scientifique qui expose littéralement des concepts scientifiques du genre ardus, je recommande la lecture des bouquins de Brian Greene.

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  5. Une éolienne en soi n’est pas moche, ça a même un coté majestueux, comme la tour eiffel. Seulement, la tour eiffel est unique et elle est installée dans un site urbain dans lequel elle s’intègre remarquablement car c’est une des plus belles villes du monde avec de nombreux de monuments esthétiques qui se mettent mutuellement en valeur. Mais si on construisait d’autres tour eiffel un peu partout, surtout dans des environnements naturels, ce ne serait plus la même chose.
    D’autres constructions humaines grandioses peuvent bien s’intégrer dans un environnement naturel, ce sont notamment les ponts et viaducs. Je pense qu’il y a peu de monde pour juger que l’antique pont du gard et le moderne viaduc de Millau sont moches et n’auraient pas du être construits. Ce dernier est même une réussite esthétique exceptionnelle qui met largement en valeur son environnement plutôt que de le dégrader.
    Donc une ou deux éoliennes ici ou là, ça peut tenir lieu de totem acceptable, témoin d’une utopie énergétique. Mais quand elle sont par paquets de 15, 20 ou même 30, ça tourne au massacre paysager.

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  6. Mais on dit « c’est pas faux » lorsque l’on a rien compris àce qui vient d’être dit 🙂

    Concernant Arthus Bertrand, « l’hélicologiste », il n’y a pas à s’étonner de quelqu’un qui a fait carrière en utilisant des hélicoptères (30 à 40 litres à l’heure). Nicolas Hulot ne faisait pas mieux dans son émission « Ushuaia ».

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  7. Je rencontre le même problème d’esthétisme dans mon travail quand on veut installer une pompe à chaleur en ville. C’est comme ça qu’à Paris par exemple on pose plutôt des systèmes à condensation à eau perdue, c’est à dire condensé ou évaporé le réfrigérant selon si on veut faire du froid ou du chaud, avec de l’eau de ville (potable) que l’on jette à l’égout ensuite!

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  8. Un peu hors-sujet, mais la première partie du nouveau rapport du GIEC sort la semaine prochaine. Préparez vous à un énième matraquage médiatique à base de « on va tous mourir » …

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  9. « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté : il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête… Interrogez le diable il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. » disait Voltaire.
    Interrogez Yann Arthus-Bertrand, il vous dira que beau est un paysage d’Auvergne, avec son doux relief, quelques brumes matinales duveteuses en contrebas, et des éoliennes se détachant majestueusement dans le bleu du ciel.
    C’est ainsi. Et n’importe qui, persuadé que ces objets contribuent à sortir l’humanité d’un grand péril, voire d’une fin toute proche, éprouvera jusqu’à des frissons d’émotions en les contemplant.
    La difficulté est de se mettre dans la tête du crapaud, du diable, ou de Yann Arthus-Bertrand, pour comprendre ce qui les émeuvent.

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  10. le beau est l’événement d’une « lumière incorporelle qui domine l’obscurité de la matière » Plotin
    « la beauté sauvera le monde » Dovstoieski / JPII

    La laideur est confortable car elle est dominable. Le beau est un appel, chez les grec : Kalos et Kaleo sont lié. Le lien entre beau et utile se retrouve encore chez les grec : Kalos kagathos, beau et bon (lié a l’hubris) (voir aussi les transcendantaux).

    L’art aujourd’hui s’est vu assigner une série de fonction : idéologique, philosophique, chamanique, financière, etc. Il est réduit a un fonctionnalisme.

    L’art n’a aucune « utilité » et c’est a cela qu’on le reconnait et c’est pourquoi il dure (H. Arendt)
    Le beau est un produit de la culture
    La culture est la recherche du sacré.

    Pour comprendre l’esthétique des éoliennes, il faut creuser un peu plus la crise de notre monde contemporain. Mais en citant Bérénice Levet, vous êtes sur la bonne piste, il suffit de détricoter un peu plus la pelote de laine.

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  11. Personnellement je ne trouve pas qu’une éolienne soit moche, mais travaillant parfois dans le nord de la France je vois beaucoup de petits villages encerclés par celles ci et c’est la qu’elle gâche l’horizon. Chez moi, j’ai réussi à me procurer le plan d’étude de 5 parcs éoliens autour de notre petit village de moins de 1000 habitants, dont une zone situé à 800 mètres de ma maison, je pense qu’une partie de la forêt a été rasé pour ça mais je n’en suis pas sûr. Le projet a été lancé sans concertation des habitants bien évidemment, alors que l’on trouve beau une éolienne ou pas n’est pas la question, si on s’est installé dans ce petit village c’est qu’on aime la tranquillité et les espace sauvages qui en font parti dans lesquels on aime se balader, profiter du calme qui y règne. Au delà de l’aspect envahissant de ses parcs éoliens, il faut garder à l’esprit que ceux-ci n’ont aucune utilité environnementale, surtout si on rase des forêts, de plus la société en charge du projet n’est autre qu’une entreprise française ( sur le papier) qui s’appelle Valeco détenue à 100% par l’allemand EnBW!
    Alors voilà s ce qui est insupportable pour moi, c’est le fait que l’on va nous polluer l’horizon et que cela n’aura d’autre utilité que de remplir les poches à des escrocs qun’on absolument rien à foutre de la beauté et de la plénitude de nos beaux villages français! Allez faire un tour dans le Nord et voyez par vous même, ces forêts d’éoliennes remplissent les horizons autrefois magnifiques.

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