Réponse d’Yves Sciama

Yves Sciama, l’auteur du dossier de Science&Vie dont il a été question ici, a répondu hier soit à mon article. Voici sa réponse, suivi de la mienne.

(NB : la réponse ci-dessous est celle publiée par Yves Sciama sur MM&M ; il a publié une réponse similaire sur Skyfall, dont j’ai extrait les images qui n’étaient pas passées sur MM&M.)

Cher Monsieur Rittaud,

Dans un courrier à « Science et Vie » en date du 24 juillet, et un post sur votre blog climato-sceptique « Mythes, Mancies et Mathématiques », vous pointez à juste titre une erreur dans la façon dont nous avons indexé notre courbe montrant l’évolution de la surface globale des glaces de mer.

Cette courbe va en effet de 1979 à 2009, et pas de 1984 à 2009 comme nous l’indiquions par erreur. A notre décharge nous pouvons seulement invoquer que ce dossier nous a amenés à traiter plusieurs dizaines de graphiques issus de sources différentes, que nos infographistes ont dû reprendre et homogénéiser pour les mettre en conformité avec la charte graphique de Science et Vie. Bien que ce soit regrettable, il n’est donc pas incompréhensible qu’une erreur d’indexation mineure ait réussi à se glisser dans une desdites courbe.

Par contre nous nous étonnons du titre belliqueux de votre post de blog (« Une bien curieuse courbe dans Science et Vie »), qui accrédite l’existence d’une désinformation de notre part.  Ce que confirme le contenu de ce post, qui dit notamment : »Pour quiconque connaît un peu le sujet, cette courbe est curieuse, car on sait très bien en réalité que la somme des anomalies des banquises arctique et antarctique est assez stable au fil du temps, hors une légère baisse il y a quatre ans et résorbée depuis. » Phrase qui non seulement affirme à tort la stabilité des glaces de mer, mais suggère que nous avons fait exprès d’arrêter la courbe en 2009 pour éliminer des valeurs qui nous gêneraient. Vous remarquerez que pour notre part, dans notre article, nous n’avons nulle part mis en question la bonne foi des climato-sceptiques.

Cela dit nous maintenons fermement, à la lumière des données les plus récentes  ci-dessous, notre analyse selon laquelle la progression des glaces antarctiques ne compense pas la régression des glaces arctiques, et nous maintenons que la surface des glaces de mer s’est nettement réduite au cours des 35 dernières années (c’est à dire depuis le début de l’ère satellitaire). C’est d’ailleurs ce que dit la courbe que vous montrez dans votre propre post, ci-dessous, qui indique  que la banquise mondiale a perdu 664 000 km² par rapport à la moyenne des trente dernières années.

YS1

Mais en réalité je n’ai  pas réussi à voir où vous aviez pris cette courbe, dont vous ne fournissez pas le lien original. Lorsque l’on se réfère à la courbe du site « cryosphere today », que vous citez (c’est en fait le site de l’Université de l’Illinois) , elle donne une valeur bien supérieure pour ce chiffre, à savoir 1 087 000 km² .
Fait amusant, j’ai trouvé le lien vers cette courbe nettement plus « alarmiste » que la vôtre ici sur le site climato-sceptique Watt’s Up With That. Elle est ici :
YS2

De nombreuses autres sources universitaires ou gouvernementales, par exemple l’agence spatiale japonaise Jaxa ici , montrent que la baisse en Arctique n’est pas compensée par la hausse en Antarctique. (La perte globale est de l’ordre de 100 km² par jour d’après la Jaxa.)
YS4YS3

Ce que confirme encore une autre agence, le NSIDC (National Snow and Ice Data Center américain), dont voici les courbes pour les deux hémisphères, consultables ici .

YS6YS5

Bref il est clair que même si les chiffres varient, tous les climatologues sont d’accord sur la tendance, et acceptent une perte de glace de mer sur 35 ans. Même s’il y a différentes complexités avec les mesures qui peuvent expliquer des écarts dans les chiffres (la surface des glaces de mer varie tout au long de l’année, le maximum et le minimum sont en opposition de phase dans l’Arctique et l’Antarctique, tout le monde n’est pas d’accord sur comment comptabiliser les glaces discontinues et comment moyenner etc.).

Par ailleurs la glace arctique est en moyenne deux fois plus épaisse que son homologue antarctique (2m contre 1m d’épaisseur). La perte en volume des glaces de mer est donc encore plus importante que la perte en surface, puisque c’est la zone la plus épaisse qui disparaît.

Bien à vous
YS

Références :

http://wattsupwiththat.com/reference-pages/sea-ice-page/

http://kuroshio.eorc.jaxa.jp/JASMES/climate/index.html
http://nsidc.org/cryosphere/seaice/characteristics/difference.html
http://nsidc.org/data/seaice_index/

Voici ma réponse :

Cher Monsieur Sciama,

Je dois malheureusement constater que vous ne répondez pas à la question centrale qui est posée dans mon article, à savoir pourquoi la courbe que vous donnez dans votre dossier ne va pas jusqu’en 2015. L’erreur que je mentionne dans l’échelle des abscisses de votre figure n’est en rien essentielle, il n’y a pas lieu de se focaliser dessus. Le problème majeur de votre courbe est ailleurs, c’est le fait qu’elle ne présente pas l’évolution récente, alors que celle-ci montre justement un rétablissement très net ces dernières années. En d’autres termes, la courbe que vous donnez est obsolète non seulement dans sa fin, mais aussi dans sa tendance. Je vous invite donc à relire plus soigneusement ce que j’ai écrit, et à bien examiner votre courbe avec celle de Croysphere, pour mieux comprendre le problème.

La seconde partie de votre courrier s’en prend au ton de mon article, en en qualifiant le titre de « belliqueux » et en me prêtant des interprétations sur vos intentions qui sont parfaitement étrangères à ce que j’ai écrit. Je m’étonne qu’un journaliste expérimenté comme vous, qui connaît le sens des mots, puisse sérieusement croire qu’il y aurait nécessairement un sous-entendu dans les mots que j’ai employé. Je comprends bien sûr qu’il n’est jamais agréable d’être surpris en train de commettre une erreur (un point qui, en la circonstance, a dû être renforcé par votre seconde erreur qui a été de croire que mon reproche portait sur un bête problème d’indexation ; ayant hâtivement cru à du pinaillage, vous avez pu vous dire qu’il s’agissait de malveillance). Je ne me donnerai pas la peine d’argumenter sur votre interprétation extensive, pour ne pas dire hyperbolique, des termes que j’emploie mais seulement attirer votre attention sur le fait que oui, j’ai remarqué que vous ne mettez pas en cause la bonne foi des climatosceptiques, la meilleure preuve étant que j’en parle dans mon propre article :

Il faut remercier le magazine d’avoir posé des questions de façon correcte.

et, plus loin :

L’auteur de l’article explique longuement les arguments contestataires (merci à lui)

J’espère qu’une attention plus grande apportée à ces deux passages vous permettra de réviser votre jugement sur le ton de mon article.

La troisième partie de votre courrier m’étonne tout autant que les deux premières, car le moment de reconnaître une erreur n’est en général pas celui où l’on fait la leçon. En l’occurrence, ce que vous écrivez est tout simplement bizarre. Que vous n’ayez pas retrouvé la même courbe que moi est évident puisqu’elle est régulièrement mise à jour (NB : le fait que la courbe soit hébergée par l’UI n’invalide pas ma référence à Cryosphere ; là pour le coup c’est vraiment chercher la petite bête, sans d’ailleurs y parvenir). Votre version de la courbe, de quelques jours plus récente, ne différe que dans son dernier point. Si vous avez un tant soit peu de connaissances théoriques sur la notion de tendance, vous devriez savoir qu’elle n’est pas « plus alarmiste », car un simple point sur une courbe aux oscillations si grandes ne signifie pour ainsi dire rien.

Enfin, citer JAXA et NSIDC aurait été davantage pertinent si vous aviez vous-même présenté ces courbes dans votre article, alors que tout indique que votre courbe a été construite à partir de Cryosphere. De même votre référence au volume total de glace, dont vous ne faites pas mention dans votre article. Nous pourrions discuter de tout cela, mais le fait est que nous sortirions donc complètement du sujet initial, qui est que la courbe que vous avez donnée, parce qu’elle est incomplète, donne une idée excessive de l’évolution de la banquise globale selon Cryosphere.

Encore une fois, je comprends qu’il ne soit pas agréable de se voir signaler une erreur, et souhaite redire que je n’ai jamais suggéré quelque malveillance de votre part. Je n’en suppose pas davantage aujourd’hui. Pour tout dire, ce qui m’intéresse au premier chef est de savoir ce que vous ferez de notre échange. Sachez que si vous publiez un erratum loyal, qui s’abstient notamment de me prêter de basses pensées, vous aurez toute mon estime.

Cordialement,

Benoît Rittaud.

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15 réflexions au sujet de « Réponse d’Yves Sciama »

  1. Ping : Une bien curieuse courbe dans « Science & vie  | «Mythes, Mancies & Mathématiques

  2. Supposons qu’un climato-sceptique (mettons Allègre) ait fait ce genre d’erreur, allant de le sens de sa démonstration, dans un article ou un livre… quelles auraient été les réactions?

    Facile à imaginer, non?

    Alors oui on doit supposer a priori qu’une erreur est faite de bonne foi, pourvu que la personne qui fait l’erreur la rectifie le plus tôt possible. Mais il y a une limite à ce principe : que tous les autres camps acceptent de traiter leurs contradicteurs comme de foi jusqu’à la découverte d’un élément créant un doute légitime sur la bonne foi (comme le refus de communiquer les données brutes ou le fait d’attaquer personnellement les critiques).

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      • Un des deux bricole, l’autre tronque, pour moi c’est match nul, vraiment nul.

        Comparez aussi le traitement réservé au bouquin d’Allègre (sur lequel je n’ai aucun avis) qui a été démoli par la presse bien pensante et le torche-cul de l’autre folle sur les marchands de doutes, qui est acclamé par cette même presse.

        Vous niez qu’il y a un sérieux problème dans l’académie et la presse?

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  3. Bon, mais le « fait » reste que Science et Vie dans son article ne publie que les courbes qui s’arrêtent à 2009.
    Alors quelles sont disponibles (Sciama la donne dans sa réponse) jusqu’en 2015 et que les faits (regardez la courbe) démontrent une reconstitution depuis 2012 _au dernier point près, et BR explique l’interprétation)_
    Les faits vous gênent souvent.
    Si vous voulez savoir pourquoi, bien ni négationniste, ni idiot, ni inculte, ni …, je suis sceptique, lisez la lettre du Pr István E. Markó qui dit bien que tout ce que j’ai envie d’en dire.
    http://www.contrepoints.org/2015/07/31/216181-lettre-ouverte-au-pape-sur-le-climat

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  4. Bah si on prend les reliquats des banquises en fin d’été pour chaque hémisphère, la tendance est à la baisse. Par ailleurs il ne faut pas oublier que l’impact de ces banquises sur l’albédo est très différent, quasi nul en antarctique, très important en arctique.

    Je trouve que monsieur Rittaud gesticule beaucoup pour essayer de nous faire oublier que nous sommes responsables du réchauffement actuel. A sa décharge, on peut dire que comme il n’a aucun argument sérieux à faire valoir c’est de bonne guerre mais ça ne trompe pas grand-monde.

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  5. Avec ces accumulations de courbes on ne sait plus ce qu’il en est !
    Et qu’en est-il de cette différence d’épaisseur des banquises ?

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  6. Il est exact que la glaciologie de l’Arctique diminue et que celle de l’Antarctique augmente !
    Il est cependant étonnant de ne pas voir dans la diminution de la glace en Arctique (Groenland compris) l’action de la pollution volcanique et industrielle !
    Cette pollution recouvre les glaces d’une mince couche de poussière qui absorbe la chaleur et contribue de façon indéniable à la fonte des glaces.
    Pourquoi ne parle-t-on pas de ce phénomène plus important qu’un CO2 mis à toutes les sauces !
    Il est vrai que cette poussière ne peut être mise en bourse et faire l’objet d’une spéculation !

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    • Dubuc @

      «  » » »Pourquoi ne parle-t-on pas de ce phénomène plus important qu’un CO2 mis à toutes les sauces ! » » » »

      Si on en parle, les aérosols carbonés sont d’origine humaine et viennent s’ajouter aux effets du CO2, ce qui augmente notre responsabilité. Pour le aérosols volcaniques leur effet est minime leur action dure depuis des lustres et la banquise n’en souffrait pas.

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  7. L’infographie est vraiment un problème sur cet article, pour preuve la page 81 avec une « courbe de température de l’océan » avec une échelle en ZJ(Zéta Joule?) et égale à zéro dans les années 70 ou encore page 82 dont l’illustration de la sensibilité au CO2 est incompréhensible!

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