Taxe carbone : le jeu en vaut-il la chandelle ?

par Rémy Prud’homme.

La raison d’être de la taxe carbone qui pèse sur les carburants est qu’en augmentant le prix des carburants en France, cette taxe va diminuer la consommation de carburant, et les rejets de CO2 qui vont avec. Le raisonnement est solide. Mais la question est : de combien ? C’est l’enjeu. L’augmentation de cette taxe met le pays à feu et à sang. C’est la chandelle. Le jeu en vaut-il bien la chandelle ?

     Pour y répondre il faut connaître la sensibilité de la consommation au prix, ce qu’on appelle l’élasticité-prix. C’est le rapport de l’effet, la variation de consommation (mesurée en %) sur la cause, la hausse de prix (également mesurée en %). Si une hausse des prix de 10% entraîne une diminution de consommation de 8%, l’élasticité est de -0,8. Les travaux sur l’estimation de l’élasticité-prix des carburants sont nombreux, surtout dans les pays anglo-saxons, et pas totalement convergents. On a retenu ceux de deux chercheurs suédois[1], parce qu’ils sont récents (2016), qu’ils se rapportent à tous les pays européens et donc à la France ; qu’ils distinguent essence et gazole ; et qu’ils donnent des estimations pour le court-terme et le long terme. Pour ne pas trop alourdir la présentation, on fera comme si le gazole, qui représente en France 80% des carburants routiers, en représentait 100%, une simplification qui ne change ni les raisonnements ni les ordres de grandeur.

     Au cours de l’année 2018, l’augmentation de la taxe carbone est de 4,5 centimes/litre (TVA comprise), soit environ 4% du prix à la pompe du gazole. L’élasticité à court terme, qui mesure la réponse immédiate, est de -0,071. C’est une élasticité faible, qui reflète le fait que les automobilistes n’ont pas, au moins dans l’immédiat, beaucoup de solutions alternatives. Ils sont prisonniers. On déduit de cette élasticité que la consommation de carburant, et les rejets de CO2 qu’elle cause, vont diminuer d’environ 0,3%. Les rejets de CO2 du secteur routier, qui sont de 122 millions de tonnes de CO2 par an, vont diminuer de 0,37 million de tonnes, et passer à 121,4 Mt. On est dans l’épaisseur du trait. 

     Il faut mettre ce chiffre en perspective. Il représente un peu moins de 1 pour mille des rejets de CO2 de la France. C’est ce que la Chine rejette toutes les 6 minutes.

     On ajoutera trois remarques. Tout d’abord, l’élasticité de long terme (0,28) est plus élevée que l’élasticité de court terme. Au fil les années, les automobilistes ont en effet un peu plus de marges de manœuvre : ils peuvent – parfois – changer de véhicule, ou de domicile. Mais cette élasticité reste faible. L’économie de CO2 est multipliée par quatre ; mais on reste dans l’épaisseur d’un trait un peu plus gros.

     Ensuite, la consommation de carburant ne dépend pas seulement du prix, elle dépend aussi du revenu. L’étude suédoise utilisée estime aussi les élasticités-revenu. Le chiffre qu’elle donne pour le gazole dans le court-terme n’est (selon les auteurs) pas statistiquement significatif. Pour le long-terme il est significatif, et d’environ 1,4. Si le revenu, ou le pouvoir d’achat, augmente de 1% (comme l’affirme le gouvernement), la consommation de gazole et les rejets de CO2 augmenteront de 1,4%, de près de 2 millions de tonnes. L’effet de cette modeste croissance du revenu effacerait complètement la réduction engendrée par la taxe carbone.

     Enfin, ces calculs simples ne prennent pas en compte le glissement voulu du diésel vers l’essence. D’un côté, ce glissement est la justification d’une augmentation de la TICPE qui s’ajoute à – et pèse aussi lourd que – l’augmentation de la taxe carbone ; il cause aussi une diminution de la consommation, et des rejets de CO2. D’un autre côté, au km parcouru, un véhicule à essence consomme environ 20% de plus – et rejette donc beaucoup plus de CO2 – qu’un véhicule diésel. Le glissement voulu, s’il est suivi d’effet, ce qui semble bien être le cas, entraînera une augmentation des rejets de CO2 bien plus importante que les diminutions engendrées par la taxe carbone, pas seulement celle de 2018 mais aussi celles qui vont suivre.     Au total, il apparaît que la réduction de CO2 causée par la taxe carbone de 2018 est dérisoire. Son coût est perçu comme si élevé qu’il met des milliers de Français dans la rue. Que se passerait-il si le montant de la taxe était assez élevé pour engendrer la réduction de 75% prévue par certains textes ? On n’ose pas y penser.


[1]Aklilu & Zekele. 2016. Gasoline and Diesel Demand Elasticities : A Consisten Estimate Accross the EU-28. Swedish University of Agricultural Science. Working Paper 11-2016.

7 réflexions au sujet de « Taxe carbone : le jeu en vaut-il la chandelle ? »

  1. Une précision, qui ne remet pas du tout en cause le fond de l’article de M Prudhomme : le rapport entre consommation et émissions de CO2 est « quasi » fixe, et donne, officiellement (normes EU), pour 120g/km émis de CO2, 5,04l d’essence, 4,53l de gazole et 6,74l de GPL (admirons la précision des technocrates).
    Dans l’aérien, même si là aussi il y a de légères variations, on calcule que chaque tonne de kérosène (JET A1) consommée, en combinaison avec le comburant qui est l’air ambiant, émet 3,15T de CO2, en notant ici qu’on préfère le poids au volume, le poids étant un des ennemis de la consommation des avions, avec la résistance à l’air, le rendement des moteurs, les procédures des phases de vol, le temps de roulage au sol etc.
    Pour l’anecdote, nous avions calculé qu’un avion d’Air Inter, donc court-courrier, pendant les 20 ans de sa durée de vie, parcourait plusieurs centaines de milliers de km… au sol (mais pas avec le même train de pneumatiques !).

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  2. Clair et net ! il faut proposer de vraies alternatives à la voiture et au camion … mais si la consommation baisse fortement, les rentrées fiscales vont chuter … et les ventes de voitures aussi.

    telle est l’extrémité où nous ont réduits des fautes qui sont un peu les nôtres que nous n’avons à choisir qu’entre des périls.

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  3. En fait si, j’ai un commentaire à faire qui concerne l’argument a utilisé si on veut se faire entendre : cet argument est forcément le porte-monnaie. Il faut faire le calcul de ce que coûte et va coûter toutes les taxes destinées à traiter le problème du climat plutôt que d’argumenter sur les gaz à effet de serre. Quand la population verra le prix que tout cela va coûter de manière objective par rapport à l’objectif, (c’est à dire un résultat nul ) je pense que le climat pourra s’arranger sur le front du vilain CO2 . Il se peut que ce soit le bon moment

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  4. La France c’est 0,9% du CO2 mondial et la part des voitures est de 13-14% de ces 0,9% de CO2. Ce qui fait que la part des voitures Françaises est de 0,12% du total émis par tous les pays du monde.
    Même si on baissait de 40% les émissions dues aux voitures en 2030, on arriverait à une baisse des émissions mondiales de 0,12×0,4 = 0,048%.
    Je ne suis pas du tout convaincu que cette insignifiante baisse de 0,05% fasse quoi que ce soit au niveau du climat, d’autant que les Chinois, Indiens et Russes (entre autres) se chargeront de compenser cette baisse par une hausse bien plus importante de leurs émissions.
    Pour moi l’argument climatique servant de prétexte pour taxer est nul.

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  5. Le surcroît de fiscalité ne va pas à la transition énergétique

    Pour l’heure, la taxe sur les carburants profite assez peu à l’écologie et beaucoup à la réduction des dépenses publiques voire à la baisse d’autres impôts, comme la taxe d’habitation. Mais le surcroît de fiscalité n’a de vert que le nom.

    Sur les 33,8 milliards d’euros de produit de la TICPE attendus en 2018, seulement 5,4 milliards d’euros (7,2 milliards si l’on tient compte du remboursement des sommes dues par l’État à EDF) vont au financement de la transition énergétique
    C’est ce qu’écrit LA CROIX
    https://www.la-croix.com/Economie/France/taxes-carburants-coeur-conflit-gilets-jaunes-2018-11-26-1200985523?utm_source=Newsletter&utm_medium=e-mail&utm_campaign=welcome_media&utm_content=2018-11-26
    Et concernant la taxe d’habitation , en posant des questions indiscrètes dans mon environnement tout se plaint d’augmentation plus importante que jamais

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