Mystique marine

L’affaire a de quoi faire regretter de ne pas vivre dans la sphère anglophone, parce qu’elle est difficilement traduisible : un vote en ligne organisé par le Conseil Britannique pour la Recherche sur l’Environnement Naturel (NERC) a explosé en plein vol, en raison d’un gag qui a grippé ce qui s’annonçait comme une banale campagne de communication.

Soucieux d’assurer à son projet de 300 millions de livres une certaine notoriété, le NERC a proposé aux internautes de voter pour le nom de son futur navire d’exploration polaire. Présenté comme une sorte de vaisseau amiral pour sauver la planète du réchauffement climatique (toute la science nous y mène, au cas où vous l’ignoriez encore), l’élégant navire se destinait à recevoir un nom digne de son rang. Le sondage, qui a duré un mois, a pris fin le 16 avril. Manque de chance : le nom qui s’est imposé, très loin devant tous les autres, est celui de « Boaty McBoatface« , une variation sur un thème courant dans les cours de récréations anglophones mais dont l’esprit est hélas à peu près impossible à restituer en français (« Dubateau Face de Bateau » ?).

Le succès du gag a été si énorme que, depuis un mois, il se décline un peu partout dans le monde anglophone. Ainsi, un cheval de course a reçu le nom de « Horsey McHorseface« , la compagnie aérienne Aer Lingus a rebondi avec un « Planey McPlaneface« , suivie par un facétieux conducteur de train et son « Trainy McTrainface« , tandis qu’un très officiel conseil d’élus locaux en bord de mer près de Sydney doit faire face à une consultation qui lui demande à plus de 60% de prendre le nom de « Beachy McBeachface Council« .

Un excellent article de Stuart Heritage dans le Guardian prend résolument la défense du nom Boaty McBoatface. Se désolant de ce que Jo Johnson, le ministre britannique de la science, ait fait comprendre que le nom retenu ne serait pas celui-là, il s’enflamme : « Nous devons tous accepter ce fait désespérant : nos voix sont condamnées à ne jamais être entendues« , allant jusqu’à rappeler les manifestations contre la guerre en Irak en 2003, pour finir par un vibrant :

Boaty McBoatface est un nom atroce pour un bateau, et quiconque a voté pour mérite d’être mis à poil, nourri au poison et enfermé dans un donjon jusqu’à la fin des temps. Mais le peuple n’en devrait pas moins avoir le droit d’avoir ce qu’il demande. Nous entendez-vous, Jo Johnson ? Je suis Boaty McBoatface*. Nous sommes tous Boaty McBoatface*.

*(en français dans le texte)

Toujours dans le Guardian, Michael Anderson, de l’université de Manchester, s’est livré à une intéressante défense scientifique du nom, en rappelant le perpétuel risque que font courir à la science les egos hypertrophiés et en en déduisant qu’un nom de navire un peu décalé, qui éviterait donc le pompeux, serait un bon rappel de l’importance de rester humble.

D’autres ont fait le parallèle avec divers autres événements similaires, où un vote des internautes a conduit à des résultats parfois drôles, parfois équivoques, voire franchement embarrassants.

Mais il y a davantage dans cette étrange et réjouissante affaire. Dans le sondage du NERC, chacun pouvait proposer un nom. Or les idées humoristiques ont été très nombreuses, et même largement majoritaires en tête du classement : en-dehors des 2è, 3è et 4è place, la plupart des propositions de tête en sont, qui vont de « It’s bloody cold here » (5è) à « Usain Boat » (6è) en passant par « Boatasaurus Rex » (20è) ou encore « What Iceberg? » (12è). Un « Boaty McBoatface the Return » se hisse même à la 13è place. La question se pose donc de comprendre pourquoi, parmi la profusion de proposition volontairement décalées, c’est Boaty McBoatface qui l’a emporté, de très loin devant tous ses rivaux, y compris humoristiques.

Une partie de l’explication me semble relever d’un attrait particulier de Boaty McBoatface, que ne partagent pas les « Ice Ice Baby », « Clifford the Big Red Boat » et autres « Titanic 2: the Revenge ». Contrairement à ces derniers, Boaty McBoatface n’est porteur d’aucun sens particulier, d’aucune allusion à quoi que ce soit, en-dehors du référent culturel particulier des « McFace » qui (pour ce que j’en sais) n’est pas associé à quelque chose de vraiment précis (hormis l’Écosse). Son vide sémantique fondamental est peut-être précisément ce qui en fait l’efficacité, car en se dégageant de toute signification spécifique, Boaty McBoatface peut accéder à une puissance d’ordre mystique, celle qui échappe au langage aussi bien qu’au raisonnement. Dans son article mentionné plus haut, Stuart Heritage a  d’ailleurs clairement des inflexions mystiques pour en prendre la défense désespérée : « Nous avons créé Boaty McBoatface à notre image, dans un élan d’optimisme (…) Boaty McBoatface était une idée parfaite dans un monde imparfait. Il était tout de ce que nous ne sommes pas. Il était puissant. Il était déterminé. Oui, il était Boaty McBoatface.« 

L’auteur de la proposition iconoclaste, quant à lui, a regretté son geste. Tel un golem ayant échappé à son créateur, le vainqueur du sondage n’en a cure. Il vit désormais sa vie indépendante et produit des rejetons. Comme toute mystique, il embarrasse le pouvoir en place : l’un des arguments donnés contre Boaty McBoatface est en effet que le ministre ne se voit guère aller annoncer à la reine d’Angleterre le nom retenu pour le navire. Entendre Sa Majesté déclamer lors d’une cérémonie officielle « Je te baptise… Boaty McBoatface » aurait pourtant un côté absurde tout ce qu’il y a de plaisamment british.

Mais le ministre a parlé : il s’agit pour le navire de travailler sur des choses sérieuses (comme le changement climatique, donc), il faut donc « un nom adapté à l’importance du sujet« . Une raison décisive, pour ce qui me concerne, de le dire à mon tour : je suis Boaty McBoatface.

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