René Girard (1923-2015)

C’est un auteur exceptionnel qui nous a quitté cette nuit en la personne de René Girard. Jean Birnbaum vient de lui consacrer un tel bel article dans Le Monde, que je vous recommande vivement.

Je n’ai pas connu Girard personnellement, et il est peu probable que les spécialistes de son œuvre aient lu ce que j’en ai écrit. L’influence qu’il a eu sur mon dernier livre est toutefois suffisante pour que j’éprouve le désir d’un bref et humble hommage.

Ayant complètement oublié les circonstances qui m’ont fait découvrir Girard, il est probable que celles-ci ne doivent pas aller au-delà du simple hasard assisté par internet. En revanche, j’ai un souvenir très précis de certains moments de ma lecture passionnée de son œuvre, et notamment de deux livres : Des Choses cachées depuis le commencement du monde (Grasset et Fasquelle, 1978) et Achever Clausewitz (Flammarion, 2011).

Le premier garde un parfum de mer et de ciel bleu, une bonne partie de ma lecture s’étant déroulée lors d’un séjour en Provence. Il a un parfum de tragique, aussi, car le séjour en question s’est terminé au moment de la mort de Clément Méric, ce militant « antifa » tué lors d’une bagarre. J’aurais probablement oublié cette coïncidence entre mon séjour et ce fait divers si la cause immédiate de cette mort n’avait illlustré le propos girardien dans toute sa force. En effet, lors du drame, les « antifas » et leurs adversaires s’étaient trouvés rassemblés par un événement commercial organisé par une marque de vêtements. Car, et ceci ne peut être un motif d’étonnement que pour ceux qui n’ont pas lu Girard, il se trouve que les groupes ennemis affectionnent tous deux cette même marque. Chacun connaît bien sûr les goûts de l’autre, sans pourtant en déduire qu’il serait préférable de s’en distinguer. On ne peut imaginer une meilleure illustration d’une idée girardienne fondamentale : à mesure que la haine croît entre deux ennemis, chacun vit de plus en plus par rapport à l’autre et lui ressemble de plus en plus. Au point que, lorsque la violence entre eux devient paroxystique, les ennemis deviennent impossible à distinguer.

Achever Clausewitz a provoqué chez moi une fascination totale. À chaque page, à chaque ligne, s’y dévoile une interprétation de Clausewitz qui met en œuvre cette « anthropologisation de l’exponentielle » qui traverse les écrits de Girard, sans d’ailleurs que lui-même l’ait perçu — ou, plus exactement, qu’il ait eu besoin de le percevoir. En ce sens, même si je n’ai commencé à lire Girard qu’une fois le manuscrit de La Peur exponentielle déjà bien avancé, c’est Girard qui en a dégagé la voie en montrant indirectement comment le concept d’exponentielle, sous une forme à la fois symbolique et technique, irrigue les sociétés humaines. L’exponentielle n’est pas le seul concept à disposer d’une telle portée anthropologique, un très gros travail reste à faire pour les autres.

Je souhaite encore signaler qu’une magnifique présentation de l’œuvre de Girard n’est autre que le discours d’accueil de celui-ci à l’Académie française prononcé par Michel Serres. Voilà donc qu’après avoir félicité Le Monde, j’en suis à faire des louanges à quelqu’un que je n’ai pas beaucoup non plus l’habitude d’encenser. Voilà peut-être une autre illustration d’un phénomène central dans la théorie de Girard : la mort a pour effet de souder les vivants.

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6 réflexions au sujet de « René Girard (1923-2015) »

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  2. René Girard a ébloui ma génération par la puissance de ses analyses. Je me joins modestement à l’hommage que vous lui rendez. Un mot sur la connection avec vos thèses (et pardon si cela vous semble évident): dans un article très ancien, Pierre-Louis Lions décrivait l’instabilité des marchés financiers avec un modèle très simple qui s’appuie sut le mimétisme des agents (celui-ci peut en fait s’appliquer à bien d’autres situations). Considérons un grand nombre d’individus qui n’ont qu’une confiance relative en leur propres analyses et qui appuient leur jugement sur les informations en provenance de leurs pairs, de telle sorte que leurs décisions soient basées sur ces deux ‘entrées’ avec une pondération alpha/un moins alpha. Supposons que les entrées soient distribuées de manière aléatoire. Alors si alpha diminue, l’opinion de tous les agents va se caler très rapidement (de façon exponentielle à cause du ‘feedback positif’) sur un consensus d’autant plus extrême que leur confiance en eux est faible! On peut alors penser, comme le fait Al Gore, que ‘the science is settled’.

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    • Intéressant ! Je ne connaissais pas ce travail de Pierre-Louis Lions. Ça éclaire d’un jour nouveau l’incantation au consensus chez les carbocentristes : cette incantation pourrait être tout simplement le signe du manque de confiance individuel des carbocentristes. L’invocation du consensus ne serait rien d’autre que l’énoncé de l’origine profonde de leur certitude affichée.

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      • Merci de m’avoir donné envie de découvrir René Girard (un de ces jours… je suis entrain de finir La peur exponentielle qui ne m’a pas déçu jusque là).

        Bien d’accord avec ces commentaires, mais on pourrait et on devrait sans doute reprendre un peu la proposition.

        Chose qu’on ne rappelle pas assez souvent à mon avis : s’il y a non seulement incantation mais aussi recherche effective dudit consensus (1), c’est précisément parce qu’il n’y a pas de preuve (2). Or il est évident que, s’il n’y a pas de preuve, il y a un manque de confiance individuel chez le carbocentriste. C’est un « signe », oui, mais la causalité est assez directe dès qu’on la voit (je dis ça, je ne vous apprends rien ici.. je me contentais de faire cette note).

        Il faut toutefois préciser que dans cette proposition, le carbocentriste n’est pas un vague profane de la masse, mais quelqu’un qu’il a les mains dans l’étude, qui maîtrise pas mal la physique, le processus scientifique, , etc. C’est justement à cette condition qu’il est régulièrement confronté (même s’il n’est pas une lumière, car il n’y a qu’à se baisser), au fait qu’il y a effectivement absence de preuve. Car il faut tout autant souligner que, pour le profane « converti par défaut » (il suffit de n’avoir jamais entendu un autre son de cloche), bien au contraire, il y a une grande confiance, une confiance non pas seulement dans les autres, « les scientifiques » (tels qu’ils se les imagine sans y penser), mais bien individuelle. Pour cause : le propre des idéologies, des scientismes, c’est précisément que c’est un catéchisme qui s’apprend extrêmement vite, qui vous permet d’être très rapidement autonome. L’effet de serre, comme la sélection raciale ou les lois du marché, ça paraît d’autant plus évident que vous ne comprenez rien, au point de ne pas comprendre que même les premiers termes de la question n’ont aucun sens (ainsi de la « température globale »). Ainsi les profanes non encore déniaisés, à qui on n’a pas manqué de servir la messe, sont justement persuadés que « l’effet de serre » est parfaitement compris par « les scientifiques », pour la simple raison qu’ils s’imaginent eux-mêmes saisir parfaitement le concept et le trouvent évident. Ils ne soupçonnent donc pas une seconde que, plus on « monte dans les étages » (comme on s’initie dans une secte), plus les gens sont en désaccord sur tout, à mesure qu’ils ont eu à se frotter aux cascades de confusions qui les attendent, et, en tous cas, qu’ils tiennent à leur niveau des discours qui n’ont rien à voir avec ces concepts absurdes qu’on dédie aux profanes.

        Il n’empêche, arrivé un peu en haut du bordel, on ne sait absolument pas comment réconcilier les résultats du modèle avec les mesures de températures de surface, non pas seulement parce que le modèle est faux, mais tout simplement parce qu’il n’a jamais été question que ces deux choses soient assimilables, accessoirement comparables… Ne parlons même pas de la « sensibilité », pour la quantifier, encore faudrait-il pouvoir comparer on ne sait quelle combinaison de mesures locales (passons sur le fait qu’elles sont de reconstructions) avec cette curieuse « température globale ». Or le politique « vous » force à peu près à maintenir l’amalgame. Vous êtes piégés, jusqu’au trognon. Pire encore : c’est justement la condition de survie des modèles en même temps qu’elle les rend irrémédiablement vains, condamnés à ne jamais décrire un phénomène fictif, et plus accessoirement mort : sinon, il faudrait des vrais modèles météo, comme on sait incapables de pousser jusqu’à plus d’une semaine… Alors « on » se regarde et on se dit : et toi, t’as confiance dans les modèles ?… Une fois qu’ « on » a voté, à 95%, on rapporte que les modèles sont fiables à 95%…

        Je me suis permis ces développements ici, parce que je trouve qu’en général ça s’égare un peu, le « scepticisme » climatique ; non pas qu’on puisse rêver de servir ça sur un plateau à quelqu’un qui débarque, mais parce qu’entre gens un eu initiés, il peut être bon, parfois, d’en revenir aux fondamentaux — qui sait, même pour situer une stratégie de communication plus large.

        (1) Extrait du savoureux rapport d’activités 2005-2010 de l’antenne Dévveloppement durable du Rockefeller Brother Fund : « The first phase, stretching from 1984 to 1992, focused on basic research on science and policy. Two strategies underpinned this phase of grantmaking: 1) distilling consensus on climate science and, 2) moving the discussion of climate change from the scientific community into the policy arena. Sans commentaire. http://www.rbf.org/sites/default/files/SustainableDevelopmentProgramReview.pdf

        (2) Pour la rigueur, on se doit de rappeler qu’il n’y a pas, bien sûr, de preuve définitive en science s’agissant de démontrer la validité d’une théorie, seulement pour l’invalider (et encore, rien n’est jamais définitif). Ici, il s’agit d’abord de dire que l’effet recherché n’est pas quantifiable dans le domaine où il est recherché, et d’ajouter ensuite que jusqu’à nouvel ordre, la « théorie » en question est infalsifiable.

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      • Merci de votre commentaire stimulant et détaillé. Cette vision de »plus on monte les étages, moins on comprend » est très intéressante à articuler avec la fabrique du consensus.

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  3. « plus on monte les étages, moins on comprend »

    Comme l’a dit Kevin Trenberth : « More knowledge, less certainty. »
    (Nature Reports Climate Change, 21 January 2010)

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