L’électricité nucléaire n’a pas été subventionnée

par Rémy Prud’homme.
(Professeur des Universités (émérite), a été, de 1975 à 1980, membre de la Commission PEON (Production d’Electricité d’Origine Nucléaire).)

Lorsqu’on leur montre que l’électricité renouvelable (éolienne et solaire) est lourdement subventionnée, les écologistes rétorquent systématiquement : comme l’électricité nucléaire. A peu près tous les journalistes et tous les politiques, y compris les rares qui sont pro-nucléaires, croient dur comme fer à cette affabulation. Pour être mille fois répétée, elle n’en est pas moins inexacte. En réalité, les quelques cinquante centrales nucléaires construites  dans les années 1970-90, n’ont pratiquement bénéficié d’aucune subvention étatique.

Un argument des anti-nucléaires est que le nucléaire civil a indirectement bénéficié du nucléaire militaire, qui, lui, a été subventionné, ou si l’on préfère qu’EDF a profité gratuitement de la technologie accumulée au CEA. Cet argument ne vaut pas cher. Certes, les premiers atomistes français ont bien été des fonctionnaires du CEA. Ils ont développé une centrale nucléaire française, la filière graphite gaz. Les premières centrales construites en France (Chinon, Saint Laurent, etc.) étaient des centrales graphite-gaz, qui furent en effet subventionnées. Mais dès 1970, à la suite de combats homériques, la France décide d’abandonner sa technologie, et de choisir une technologie américaine, la filière à eau pressurisée, développée par Westinghouse. Les 50 centrales du programme nucléaire français lancé en 1974 seront des centrales de ce type, qui seront d’ailleurs au fil des ans perfectionnées par les ingénieurs d’EDF, et non par les fonctionnaires du CEA. Elles ne doivent rien du tout à la filière graphite-gaz et à ses subventions.

Leur construction a-t-elle été ensuite subventionnée ? Vingt ans plus tôt, la France — en l’occurrence EDF — s’était déjà engagée dans un très lourd effort de construction de barrages hydroélectriques (qui fonctionnent toujours, du reste,  et produisent plus de 10% de notre électricité). Cet effort n’avait pas été financé par les budgets publics, mais bien par des prêts : prêts du Plan Marshall, prêts du FDES. Ces prêts on été intégralement remboursés, avec le produit des ventes d’électricité. Il est vrai que le taux d’intérêt de ces prêts était un taux d’ami, inférieur aux taux du marché, ce qui constituait une sorte de subvention déguisée. Mais il ne faut pas exagérer l’importance de ce bémol. Les marchés financiers de l’époque étaient peu développés, et tous les secteurs prioritaires, de la sidérurgie au transport en passant par la construction et l’agriculture, se finançaient avec des prêts du FDES.

Le programme électro-nucléaire n’a même pas bénéficié d’une telle béquille. EDF l’a financé de trois façons. Pour une petite partie (environ 6% du coût total du programme), avec une augmentation de capital de l’Etat, son actionnaire. Par auto-financement, c’est-à-dire avec le produit des ventes d’électricité, lorsque les premières centrales furent terminées et commencèrent à produire. Et surtout avec des emprunts. Le point crucial est que ces emprunts furent principalement contractés auprès de banques américaines. Ces banques n’étaient pas précisément des philanthropes, et les taux qu’elles pratiquaient n’incorporaient aucune subvention cachée. EDF a bien bénéficié d’un coup de pouce du gouvernement français, sous la forme d’une garantie (informelle mais crédible) qui rassurait les créditeurs étrangers. Cette garantie n’a jamais eu à jouer, et EDF a remboursé ses emprunts aux Etats-Unis avec les seuls revenus de ses ventes d’électricité en France.

Ce succès n’a pas été obtenu grâce à des prix de l’électricité particulièrement élevés. Bien au contraire, les prix en France, pour les ménages comme pour les industries, ont été — et restent, en dépit des hausses récentes causées par l’électricité renouvelable — parmi les plus bas d’Europe. Cette modération tarifaire provient tout simplement du fait que les coûts de production de l’électricité nucléaire sont restés modérés, parce que le programme a été une véritable réussite industrielle technico-économique. Il a bénéficié d’effets de série, de l’homogénéité des centrales, du choix judicieux de fournisseurs uniques (un pour les cuves nucléaires, et un pour les turbo-alternateurs), monopoles efficacement contrôlés par EDF. La différence entre des prix modérés et des coûts encore plus modérés a permis de payer les intérêts des emprunts et d’en rembourser le capital. Il en restait même assez pour servir chaque année un dividende substantiel à l’Etat actionnaire, à lui donner une subvention négative en quelque sorte.

Du point de vue socio-économique, le contraste entre éolien (et photovoltaïque) d’aujourd’hui et nucléaire d’hier apparaît remarquable Les acteurs étaient français, ils ont aujourd’hui étrangers. Le maître d’œuvre était public, il est devenu privé. Le monopole contrôlé a été remplacé par la concurrence (ou la pseudo-concurrence. Le financement était privé (emprunt), il est devenu public (prix garanti et subventions). Les coûts de production étaient modérés, ils sont maintenant élevés. Le consommateur était protégé, il est rançonné. Et, comme on l’a vu, l’opérateur contribuait au budget (dividendes), alors qu’il est aujourd’hui subventionné par le budget. Le plus triste est sans doute qu’il y a aujourd’hui une majorité d’élus, de journalistes, d’ONGs, de banquiers, et peut-être même d’industriels, pour refuser de voir ces évolutions.

23 réflexions au sujet de « L’électricité nucléaire n’a pas été subventionnée »

  1. L’attachement initial à la filière graphite-gaz le devait aussi au contexte d’élaboration de la bombe nucléaire française. Avec cette filière, on a accès au cœur nucléaire sans être obligé d’arrêter le réacteur, les matières intéressantes « mijotent » en permanence, et sont accessibles facilement; et on n’est pas astreint aux soubresauts d’entretiens du réacteur, du rythme de sa « vie » d’électro générateur. Les russes ont préféré cette technique du fait de la primauté de la dimension militaire dans cette cuisine diabolique. Adopter un système américain ne s’est pas fait sans soupe à la grimace. Mutatis mutandis, souvenons-nous de l’urologue du général de Gaulle, apposant à ce dernier une sonde urinaire américaine, le temps d’un voyage au Mexique précédant une opération de la prostate, et le brave professeur Aboulker sommé de l’enlever, et qui joua fin en faisant comprendre au grand Charles que si la sonde était sous licence américaine, elle était bien fabriquée en France !

    Par ailleurs, en se cachant derrière EDF pour les emprunts, la France y gagnait car il se trouve qu’a l’époque, la visibilité économique d’EDF lui donnait des notations bien meilleures que l’état français. Sans doute du fait de la durée en poste des dirigeants, entre Roger Gaspard, Pierre Massé et Marcel Boiteux, leur permanence leur permettait se se faire connaître au long cours, d’afficher une stabilité, alors que les ministres valsaient ! Marcel Boiteux avait eu pour mentor le futur prix Nobel d’économie Maurice Allais, et dont l’autre protégé, normalien aussi, était Gérard Debreu, qui un jour aussi obtiendrait le prix Nobel d’économie étant devenu américain, Boiteux s’est attelé à traduire les cogitations marginalistes d’Allais dans le système tarifaire d’EDF. Vos compteurs double-tarifs découlent de ces travaux. Aujourd’hui on détricote complètement ce système, le coût de production, on s’en fout complètement ! D’où l’apparition de tranches horaires aléatoires à coût négatif, entre les états, les jours de grands vents, quand l’Allemagne est submergée par une électricité dont elle ne sait que faire…

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    • Vous oubliez que les réacteurs graphite gaz fonctionnaient à l’uranium naturel sans besoin d’un enrichissement qui était à l’époque très difficile. Ce type de réacteurs était donc parfaitement adapté aux besoins de production de plutonium de qualité militaire, le déchargement sans arrêter le réacteur permettant en plus de sortir les assemblages au moment où leur composition isotopique était optimale. Dès que l’on a pris en compte l’objectif de production d’électricité et que l’on a disposé de fortes capacités d’enrichissement de l’uranium, on s’est retourné vers les réacteurs à eau pressurisé. Il faut reconnaitre qu’EDF a eu plus de nez que le CEA qui a toujours eu tendance à privilégier ses enfant chéris (les réacteurs à neutrons rapides à caloporteur sodium) plus que le bon sens industriel et commercial. Malgré tout cette épopée a été une grande réussite et il est affligeant de voir qu’on veut maintenant ressusciter les antiques moulins à vent. A quand le retour à la force motrice animale ?

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      • La promotion de la force motrice animale, ce sont 350 millions provisionnés pour développer les pistes cyclables. Au moment où on a divisé par deux les limites d’émission des voitures diesel, contraignant ainsi plein de gens aux moyens modestes à mettre leur vieille voiture au rebut. Avec l’espoir délirant qu’on va les mettre sur des vélos… J’ai hérité d’une 206 diesel de 2010 qui s’est vue recalée au dernier contrôle technique, et comme elle sortait de révision, je n’avais pas envie de me retaper un nouveau tour de manège, et comme j’ai une autre voiture, pour la grande route, je suis depuis un an un délinquant quand je fais mes courses avec cette voiture qui n’ayant que 110 000 km au compteur est déclarée polluante. Mettre à la poubelle des voitures qui ne consomment que 4.5 l aux cents, ça, c’est de la grande écologie…

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      • à C. Palud Si vous vendez votre vieille voiture, elle n’est pas perdu pour tout le monde. Soit elle sera rachetée en France, soit elle finira sa vie en Afrique là où il n’y a pas de contrôle technique. Sa carrière de « pollution » ne sera donc pas terminée. Il est idiot de toutes façons de mettre au rebut un véhicule ayant encore un potentiel important car même si le véhicule de remplacement consomme moins, il faut d’abord amortir tout ce qu’à couté en énergie la fabrication du véhicule de remplacement. On lit souvent qu’un véhicule électrique n’a remboursé sa dette énergétique de construction (voiture, moteur, batterie…) qu’au bout de 100000 km. Les écolos ne savent pas (ou ne veulent pas savoir), ce qu’est une analyse de cycle de vie. Quand les analyses sont rigoureuses, les solutions « ecolo » ne tiennent plus la route. Ils se gardent bien par exemple d’additionner tous les couts induit par les éoliennes (raccordement au réseau, baisse de rentabilité des moyens complémentaires qui restent indispensables, couts de démantèlement…).

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      • Je n’en fais pas une affaire d’argent, mais plutôt sentimentale, elle est l’ultime véhicule conduit par mes parent, morts depuis. Ce qui est singulier est que cette voiture stationne à 40 km de la première voie rapide où l’on peut rouler à 110 km/h. Or, un diesel civilisé a besoin de temps à autres de rouler à haut régime pour mettre en branle son système anti-pollution qui doit être porté à température. Et avec le confinement, je ne me suis pas rendu compte que je ne roulais plus qu’à 80 km/h depuis des mois. D’où encrassement. Le contrôleur m’a conseillé un décrassage à l’hydrogène. Que j’ai fait pratiquer au garage, la veille de mon retour en région parisienne; mais ça n’a pas suffit, je suis toujours quelques fractions au-dessus des limites admises. Le plus comique est que les seules fois où je faisais turbiner ce véhicule était quand je rendais visite à ma vieille tante, en maison de retraite, à 40 km, ce qui me forçait a escalader un point culminant de Bretagne, à 330 m d’altitude (!). Oui mais voilà, elle a 98 ans, et ils ont fermé aux visites son institution, à cause du covid ! Quand la fatalité s’installe…

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  2. La tactique des forces collectivistes, est d’effacer toute mémoire, toute référence historique, pour la réécrire si besoin.
    Les Verts qui ne sont que des ennemis de la liberté. Ils réécrivent l’histoire comme la Pravda retouchait les photos officielles publiées dans ce journal d’Etat.
    A croire qu’en plus de Marx, Orwell fait figure de guide : la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force.
    Lorsque je discute de ces sujets « sensibles », je ne prends que les exemples historiques, les faits et je termine systématiquement par : « Pourquoi les écolos mentent-ils? »
    Je leur montre qu’ils propagent un mensonge et je les oblige à se poser la question de la finalité. J’adore procéder ainsi! Nul besoin d’explications scientifiques complexes qui apparaissent comme autant de justifications du même niveau voir moindre que nos ennemis (oui, car c’est ce qu’ils sont).

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  3. Les écologistes me font bien rire avec cet argument de subvention du nucléaire, les éoliennes, le photovoltaïque, les pompes à chaleur, tout ce petit bordel « écologique » n’est pas subventionné peut-être ?

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  4. Franchement bravo pour cet article qui remet les pendules à l’heure. Faites vous inviter dans les média grand public sacrebleu !!!

    La filière graphite gaz UNGG était remarquable mais avec une faible densité de puissance et surtout plutonigène donc peu exportable.
    Le choix des réacteurs à eau pressurisée à été plus que judicieux et les centrales actuelles peuvent parfaitement tourner encore plusieurs décennies, Fessenheim compris. Le choix de production devrait uniquement revenir à l’opérateur avec l’accord des autorités de sûreté, certainement pas à politicards incompétents dont l’horizon s’arrête à la prochaine élection.

    « Etat stratège ??? »
    Mes fesses, oui !!!!

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  5. On observera la pudeur de la presse ces jours-ci quant à la grande tache d’huile (40km²) issue d’une plate-forme de forage pour l’implantation d’éoliennes au large de Saint Brieuc, alors que si une clef à molette était tombée au sol sur l’EPR de Flamanville, BFM et les autres étaient sur place en trente minutes ! L’engin, qui aurait perdu 100 litres d’huile de son circuit hydraulique, est gentiment retourné en Hollande, pour révision, sans contraintes, les consommateurs de poissons et autres mollusques sont priés de ne pas faire la fine bouche ! Louons le relativisme compréhensif des dénonciateurs accoutumés de fake news de Libération

    https://www.liberation.fr/checknews/pollution-en-baie-de-saint-brieuc-la-fuite-de-cent-litres-dhuile-est-elle-sous-estimee-20210616_KJZPGVJIMVB2JPATR5QEXVO6FE/

    Le moindre milli rem supplémentaire débusqué ici ou là ferait craindre un cancer généralisé à tout promeneur innocent si d’aventure il tombait dans les angoissantes griffes interprétatives des CheckNews Brothers de Libé !

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    • Comme Anouar El ? Anecdotiquement je préciserais qu’un compteur Geiger est en permanence connecté à un de mes PC portables qui enregistrent des monceaux de mesures ambiantes en Microsievert par heure, ce qui m’a permis de vérifier que la rade de Brest est d’un tiers plus rayonnante que les Hauts-de-Seine du sud ! Et que les sous-marins nucléaires qui rentrent et sortent de l’Île Longue (A deux km de mes fenêtres) n’y changent pas grand chose !

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      • La Bretagne, c’est du granite partout…
        Et heureusement que nos SNLE ne sont pas détectables avec un petit compteur, ça ferait désordre pour des trucs supposés être discrets. 🙂

        Vous voulez de la radioactivité naturelle qui dépote ? Voyez ici :
        http://www.ecolo.org/documents/documents_in_english/ramsar-natural-radioactivity/ramsar.html

        « Inhabitants who live in some houses in this area receive annual doses as high as 132 mSv from external terrestrial sources. »

        Le plumard qui est présenté dans l’article est en zone jaune, limite orange, ca relativise la dangerosité des champignons Tchernobyl du Mercantour.

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  6. @Murps qui a dit
    «  » » »La Bretagne, c’est du granite partout… » » » » » »
    Non , il y a plein de schistes ; malheureusement qui ont largué leur Gaz depuis bien longtemps

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  7. L’ampleur du désastre… Ce matin sur RTL, Yves Calvi cuisinait un journaliste ayant pondu un livre sur l’électrification des voitures. Calvi finissant par demander ce que l’on va bien pouvoir faire de toutes ces batteries usées, au final. Et le journaliste de suggérer qu’une des voies serait de les reconvertir comme batteries d’appoint énergétique dans les immeubles, pour contribuer à la « Transition énergétique »… Voilà à quel niveau d’incompétence ça cogite dans les sphères décisionnelles… Se débarrasser de vieux tromblons à bout de souffle dans les caves d’immeuble, en voilà une idée qu’elle est bonne ! Un jour, Christian Gérondeau avait évoqué une réunion de sénateurs où les braves parlementaires avait soudainement découvert qu’en électricité il y avait deux mondes, l’alternatif et le continu, il était temps de l’apprendre, à leur âge, étant entendu qu’ils étaient supposés avoir un avis sur l’évolution de la chose électrique…

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