Vitesse sur l’autoroute : quand l’émotion dépasse le droit

par Rémy Prud’homme.

La « Convention » de 150 citoyens tirés au sort et cornaqués par des penseurs de gauche est comme le ministre de l’Intérieur : elle met l’émotion au dessus du droit. On peut le montrer à propos de l’une de ses propositions phares : abaisser la vitesse maximale autorisée (VMA) sur les autoroutes de 130 à 110 km/h. A 130, nous sommes dans la moyenne des pays européens, en dessous de l’Allemagne (pas de limite) ou l’Autriche (qui vient de passer à 140), au dessus de la Belgique ou de la Suède (120). A 110, nous ferions mieux que tout le monde : on a les records que l’on peut. Pourquoi pas ? Parce que cette proposition ignore le droit – et les réalités.

Le droit, en l’espèce, est défini par une loi de décembre 1982 (portée par un ministre communiste, Charles Fiterman) qui prescrit que les choix publics en matière de transport doivent être précédés et éclairés par une analyse chiffrée de tous les coûts et bénéfices escomptés. Il se trouve que le projet d’un abaissement de la VMA sur les autoroutes, qui n’est pas neuf, a justement fait l’objet d’une analyse récente (2018) du Commissariat Général au Développement Durable (CGDD) – une institution officielle qui passe pour être plus soucieuse de l’environnement que de l’automobile. Cette étude peut être discutée sur tel ou tel point, mais elle est sérieuse, compétente, informée, objective, et correspond bien à ce que demande la loi de 1982. Que nous dit-elle ?

Le trafic autoroutier (sur les autoroutes concédées) est bien connu : 94 milliards de véhicules*km (Gveh-km). On en connaît aussi la vitesse moyenne : 113 km/h. La baisse de 20 km/h de la vitesse maximale autorisée, qui n’affecte pas la vitesse des véhicules roulant à moins 110 km/h, n’entraîne évidemment pas une baisse de 20 km/h de la vitesse moyenne. Mais seulement une baisse de 5 km/h, selon les estimations du CGDD. Avec ces indications, on peut évaluer les trois principaux effets de la mesure proposée : deux gains et un coût.

Le premier gain se rapporte aux vies humaines sauvées. Selon le CGDD, la diminution de 4% de la vitesse moyenne entraînera une diminution du nombre des tués de 10%. C’est un grand pourcentage, mais il s’applique à un petit nombre de tués, car la mortalité routière sur les autoroutes est faible (157 tués en 2019). La mesure économise donc environ 16 décès.

Le deuxième gain concerne les rejets de CO2 évités. Ils sont directement proportionnels à la consommation de carburant, qui dépend de la vitesse : 8,5 (litres/100 km) à 113 km/h, et 8,1 à 108 km/h selon le CGDD. Connaissant le volume de la circulation, et les rejets de CO2 par litre de carburant consommé, il est facile de calculer la diminution de CO2 entraînée par la proposition : 0,9 millions de tonnes par an. C’est fort peu : 0,7% des rejets de CO2 de la circulation routière, 0,2% des rejets de la France, 0,02% des rejets de l’Europe, 0,002% (2 cent millième) des rejets du globe. Ou 0,7% de la diminution de 40% des rejets de la France visée par la Convention.

Le principal coût de la mesure est le temps perdu. En roulant moins vite, on met plus de temps. Il est facile de calculer le temps passé à router sur les autoroutes avant et après le changement de vitesse moyenne, en prenant en compte le taux moyen d’occupation des véhicules (1,7 personnes). La différence est de 65 millions d’heures. C’est le temps de travail annuel de près de 50000 travailleurs.

On peut, comme le demande la loi, et comme le fait le CGDD, mettre des euros sur ces gains et ces coûts, avec des valeurs – officielles – de la tonne de CO2, de la vie humaine, et de l’heure de transport. Le bilan fait apparaître un gain de 48 millions d’euros (M€) pour les décès évités, de 4 M€ pour les rejets de CO2 évités, et un coût de 936 M€ pour les heures perdues. La mesure coûte finalement à la société un peu moins de 900 millions d’euros par an.

La Convention citoyenne s’assied sur les enseignements de cette analyse. (Elle ne l’ignore pourtant pas, puisqu’elle la cite sur un point mineur : les détournements de trafic de trafic vers le réseau non autoroutier). Aux procédures légales, et contre elles, la Convention substitue l’émotion, en l’occurrence la haine de l’automobile et l’idolâtrie de la lutte contre le CO2.  La baisse de vitesse maximale sur les autoroutes a été imaginée, et est présentée, du seul point de vue de la diminution du CO2 qu’elle est susceptible d’entraîner. Cette approche est triplement critiquable. 

Tout d’abord, il faut toujours se méfier des approches monocausales. Dans la vie sociale (comme dans la vie privé, du reste) la plupart des problèmes ont plusieurs dimensions. Se polariser sur une seule est une façon assez sûre de faire de mauvais choix. 

Ensuite, il ne suffit pas de connaître le sens d’une variation (réduire les rejets …), il faut aussi essayer d’en connaître l’ampleur (… de 4 millions de tonnes), sauf à risquer de préconiser des remèdes pire que les maux qu’ils prétendent guérir.

Enfin, il faut considérer les problèmes dans leur contexte. Celui du CO2 est indirect et mondial. Indirect, en ce que l’objectif est la lutte contre le réchauffement, et que le stock de CO2 (augmenté par les rejets annuels) est réputé contribuer au réchauffement ; l’objectif est la température, le CO2 est un moyen. Mondial, puisque ce qui peut jouer un rôle c’est le stock mondial de CO2 et les rejets annuels de toute la planète. Connaissant le stock de CO2 actuel (3200 milliards de tonnes), sachant que la moitié des rejets annuels sont absorbés par les océans et la végétation, et que, selon le GIEC (qui est au climat ce que l’OMS est à la santé) un doublement du stock entraîne une augmentation de la moyenne des températures du globe de 1,5 degré centigrade on peut facilement calculer l’impact sur la température de l’économie de CO2 causée par le 110 km/h. Connaître l’impact de la mesure proposée sur l’objectif visé, c’est bien la moindre des choses.

Le changement proposé réduit les rejets annuels de 0,9 Mt de CO2 par rapport à la situation présente. Ne lésinons pas, disons 1 Mt. Compte tenu de l’absorption naturelle, le 110 km/h réduit l’augmentation annuelle du stock de 0,5 Mt, soit en 30 ans et en cumulé, de 15 millions de tonnes, ou 0,015 milliard de tonnes. Un doublement du stock, c’est à dire une augmentation du stock de 3200 milliards de tonnes, entraînant une augmentation de température de 1,5°, une simple règle de trois nous donne la diminution de température en 2050 engendrée par la mesure : 1,5°*0,015/3200 = 0,0000007°. Soit 7/1000000ièmes ou 7 millionièmes de degré. C’est-à dire rien du tout. Par rapport à ses objectifs, la mesure est un coup d’épée dans l’eau. La contribution à la lutte contre le réchauffement n’est donc pas une justification à une mesure qui nous coûtera durant cette même période pas loin de 30 milliards d’euros ; elle n’est qu’un (mauvais) prétexte.

Vous oubliez l’exemplarité, dira-t-on. Mais l’exemple, la France le donne depuis des décennies, et il n’est nullement suivi. Les rejets de CO2 sont maintenant aux deux-tiers le fait de pays pauvres. Ces pays préfèrent la réduction de la pauvreté à la réduction du CO2. Un seul exemple pour illustrer cette réalité. La France va fermer dans les cinq années à venir ses quatre centrales au charbon ; dans le même temps la Chine va en construire 400. Et l’Allemagne vient d’en inaugurer une grosse. Mais chut, il ne faut pas raconter cela aux Français, comme on ne l’a sans doute pas dit aux 150 membres de la Convention citoyenne. Pour mieux primer le droit, l’émotion doit ignorer la réalité.

21 réflexions au sujet de « Vitesse sur l’autoroute : quand l’émotion dépasse le droit »

  1. Effectivement, mais comme cette convention citoyenne « pour le climat »,(en fait les préconisations issues d’icelle) était essentiellement, pour ne pas dire uniquement la panacée qui allait permettre de « réduire les émissions de CO2 de -40% », comment être surpris ?
    Et puis, par Gaîa, comme c’est de la (vraie ???) « démocratie participative », il est politiquement, moralement, sociologiquement et écologiquement incorrect de la critiquer ! (ceci étant de l’ironie de bas niveau, désolé)

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  2. on le dit, on le répète, on le démontre, depuis des années, mais la clique aux manettes est complètement hors sol, perdue dans les nuages écolocompatibles.

    Il y a un boulevard pour un politicien opportuniste,de baser une campagne en dénonçant tous les mensonges, les erreurs, les manoeuvres suicidaires de la secte écolo, car si j’en crois les opinions autour de moi, et je ne dois pas être le seul, les gens sont franchement hostiles à toutes ces « mesures » imbéciles et destructrices
    mais dans un pays en pleine descente aux enfers,dont la première mesure est de financer une académie du vélo,sans que personne ne s’émeuve au minimum, se scandalise ,je crains que l’affaire ne soit « pliée »
    nous serons donc pauvres, mais heureux, avec plein de coquelicots dans les champs

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  3. Le gain en CO2 est monétisé à 4M€ annuels. Soit mais c’est un gain virtuel ou fictif, il faudrait plutôt monétiser le gain de carburant sachant que nous importons tout le pétrole que nous consommons et que cette importation pèse de manière non négligeable dans notre déficit commercial extérieur. Et là, nous avons bien affaire à un gain réel de l’ordre de 200M€, le coût annuel de la mesure serait donc plutôt de 700M€ et non 900M€.

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  4. Ces mesurettes sont ridicules et dérisoires. Il est de toute façon trop tard pour éviter la trajectoire des 2 degrés. Quoi que l’on fasse la terre va continuer à se réchauffer pendant encore 20 ans. Autant tout miser sur la géo-ingénierie , il n’y a que ca qui peut nous sauver.

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  5. Vous oubliez de rajouter dans le calcul les rentrées d’amendes qui vont s’accumuler pour tous les petits exces de vitesse de 5 ou 10km/h. C’est ce que visent nos politiques.

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  6. Les 150 anonymes (on ne les connaît que par leurs prénoms, ce qui est contraire à l’esprit de la res publica) cornaqués se portent malheureusement caution pour une chose bien plus sérieuse. Le préambule de la Constitution de 1958 commence en effet ainsi:
    « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004. »
    Nos 150 idiots utiles proposent d’ajouter l’alinéa suivant:
    « La conciliation des droits, libertés et principes qui en résultent ne sauraient compromettre la préservation de l’environnement, patrimoine commun de l’humanité. »
    Cette simple phrase rendra donc nos droits fondamentaux issus de la Déclaration de 1789 subordonnés à la lutte contre le prétendu réchauffement climatique anthropique. Rappelons que ces « droits de l’homme », expression galvaudée par une certaine gauche pour justifier des politiques inacceptables au point d’avoir provoqué un dégoût injustifié, sont « la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression » (article II de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789), c’est à dire ce que nous avons de plus cher.
    La fameuse « Convention Citoyenne pour le Climat » est donc anti-citoyenne au possible en ce qu’elle porte gravement atteinte à notre condition d’hommes libres faisant de nous des citoyens-souverains.
    Nous commencions à être habitués de ces inversions de sens utilisées par le régime fascistoïde. Les décrets interdisant la délivrance de l’hydroxychloroquine aux bénéficiaires d’ordonnances rédigées par des médecins généralistes avaient été présentés comme une autorisation de prescription. L’actuel projet de loi n°3077 de « sortie de l’état d’urgence sanitaire », adopté sans modification par l’Assemblée nationale (mais pour l’instant retoqué par le Sénat) est une façon vicieuse de ne pas en sortir. Mais là, ils vont frapper très fort.

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  7. On est en plein pic pétrolier. Tant que l’on refuse de l’admettre, toutes les mesures prises semblent absurdes. Une fois qu’on l’a intégré dans sa réflexion, toutes les décisions sont logiques. En passant de 130 a 110 est ce qu’on économise du pétrole? Oui. Qu’importe le montant, les petites miettes font les grosses baguettes. Le temps de la gabegie de pétrole est terminé.

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    • Vous oubliez les moteurs électriques? Les heureux propriétaires de véhicules électriques iront moins souvent recharger; cela doit prendre du temps sur les autoroutes.
      C’est bien d’économiser du pétrole mais pourquoi pas le faire à partir de biocarburants produits à partir d’algues unicellulaires qui recyclent vraiment le CO2 et qui anticipent sur le manque de carburants fossiles qui arrivera peut-être un jour.
      La lutte contre le CO2 fossoyeur du climat est inutile. Ce n’est pas le CO2 qui est responsable. D’ailleurs, les économies faites grâce au confinement, qui a duré 75 jours et qui sont mondiales ne se voient même pas sur les relevés de CO2 hebdomadaires que tout le monde peut consulter.

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      • Remplacer le pétrole par du bio carburant augmente la disponibilité du pétrole par ailleurs et donc sa consommation. Si vous développez l’energie électrique, vous allez favoriser un développement économique qui, in fine, va aboutir a une augmentation de la demande en pétrole. C’est donc l’approvisionnement en énergie global qui doit être revu a la baisse, quelque soit la source d’énergie.
        Le pic petrolier est un concept dur, qui va bouleverser nos vies. La richesse va rapidement quitter la surface de la planète. Des concepts tels que covid19 ou Rca, sont juste la pour faire accepter cette nouvelle donne a la population.

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  8. Le début de l’article entretient la légende: il y de très nombreux secteurs à vitesse limitée sur les autoroutes allemandes. Cela dépend parfos de l’heure: approche des villes aux heures de pointe par exemple.

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    • Il est certain qu’il existe des limitations de vitesse en Allemagne. Mais il n’existe pas de limitation généralisée.
      La réduction de la vitesse autoroutière de 130 à 110 est la plus pertinente relativement au CO2 des mesure du catalogue interminable des brimades inventées la « convention ». Et pourtant, elle est visiblement aussi vexatoire qu’elle est inutile.

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      • les fabricants de panneaux se frottent les mains
        mais mais mais…comme ces firmes avaient surement du embaucher pour le 80, revenu à 90, il fallait bien trouver une manière d’éviter leur faillite.
        Vous imaginez un monde sans panneaux?
        sinon, on pourrait aussi réserver une bande aux académiciens?
        c’est le projet d’Anne sur le périph?
        ben voilà
        non, tout cela est logique, bien pensé, soupesé, un travail d’orfèvre… comme pour le covid

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  9. Pour quelques turbines à gaz de quelque centaines de mégawatts, les bretons se révoltent, n’en veulent pas, alors que certaines pointes hivernales font friser le blackout électrique, en Allemagne, on inaugure, pour commencer, une centrale de 1000 MW au charbon, rien ne bouge, tout le monde s’en fout; comme de l’extraction de lignite qui balafre en mode cinérama leur heimat sacré, pas de réactions notable, personne ne s’enchaîne aux excavatrices de 10 000 tonnes qui bousillent tout sur leur passage. En Allemagne, jamais Greenpeace n’a trop insisté sur la dimension polluante des grosses bagnoles teutonnes: Les donateurs allemands de Greenpeace étant généreux, l’ONG préférait y aller mollo dans la dénonciation des panzerdivisionen d’amoureux de belles mécaniques sillonnant la verte Allemagne…

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  10. Excellent texte de Rémy Prud’homme !
    Inutile de s’interroger sur le choix des participants à cette mascarade de « convention citoyenne », pourtant désignés par le hasard (à ce qu’il paraît…), mais qui a pu permettre à l’opportunisme de l’écologisme de se manifester .

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  11. La « konvention » est fondée sur un tirage au sort (téléphone mobile et fixe) mais suivi d’un recrutement sur la base d’un questionnaire et enfin du volontariat. Ce dernier point explique l’extrémisme de ce rassemblement.

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  12. Merci pour cet article.
    J’ajoute que le gain (en vie humaine) est encore bien plus faible. En effet, il faut non pas regarder le nombre de mort évité sur autoroute (total) MAIS le nombre de mort LIE à la VITESSE sur autoroute. La mesure ne se concentrant QUE sur ce paramètre.
    Le calcul est simple puisque l’ASFA (association des société française d’autoroute) publie un rapport annuel très détaillé (https://www.autoroutes.fr/FCKeditor/UserFiles/File/bilan_accidents_mortels_corporels_2018.pdf) pour 2018 il y a eu 17 morts liés à la vitesse…Oui 17, au passage plus de 70% des radars (de vitesse donc) sont sur des portions d’autoroutes…je vous laisse apprécié la pertinence de l’installation….
    Bref le gain n’est plus de 10% sur 157 mais peut être 10% sur 17 soit 1 ou 2. Sachant qu’il n’est pas mathématiquement pertinent d’appliquer une estimation sur une population aussi faible. Le gain final ne serait donc pas de 48Md’€ mais entre 3 et 6M€.
    Au passage la somnolence c’est 26 décès en 2018 et l’inattention 19. Pas sûr qu’en roulant moins vite ces chiffres baissent (sur autoroute).

    Ma remarque ne change rien à la très bonne conclusion du texte mais insiste sur l’ineptie d’une telle proposition.

    Amicalement Tristan

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