Sur la notion d’empreinte écologique

Un billet de Brice Couturier diffusé sur France Culture et reproduit avec son accord (aux bons soins de Philippe qui l’a également retranscrit, merci à lui aussi).

Certes, nous vivons beaucoup mieux que nos ancêtres. Cela suffit-il pour affirmer que nos enfants vivront eux-mêmes mieux que nous aujourd’hui ?

Les anciennes philosophies de l’histoire auraient été remplacées par des convictions portant surtout sur l’avenir des rapports de l’humanité à son milieu. Les deux versions extrêmes sont représentées par la collapsologie et le néoprogressivisme, selon Serge Champeau sur le site Telos-eu. Ou, si vous voulez : la délectation morose face a la perspective d’une fin du monde présentée comme inéluctable d’un côté ; de l’autre, le constat que l’Humanité vit beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a 100 ans, ce qui est incontestable. Mais dont est tirée la conséquence, plus discutable, qu’elle vivra encore mieux demain. Or personne ne sait comment nous vivrons dans 20 ou dans 50 ans. Il y a beaucoup d’imprévisible et peu d’inéluctable en histoire, comme le passé l’a prouvé.

Certes, d’immenses progrès ont été réalisés : en 1800 nous n’étions qu’un milliard d’humains sur la planète et dans aucun pays du monde l’espérance de vie moyenne ne dépassait 40 ans. En 1950 l’espérance de vie atteignait 60 ans dans les riches pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Aujourd’hui, elle est de 84 ans au Japon 82 ans en Italie en France et en Suède, 78 ans aux États-Unis, 76 ans en Chine, 68 ans en Inde. Le nombre d’humains sur la planète a été multiplié par sept en deux siècles et si les famine n’ont pas complètement disparu, les rares cas à observer, ces dernières années, ont dorénavant des causes politiques.

La tendance éco optimiste dite des « news conversationists » ou «éco pragmatiques » illustrée par Emma Marris, s’est attachée à montrer que l’homme a toujours exercé une influence sur le milieu, qu’il l’a toujours transformé. L’idée selon laquelle l’espèce humaine aurait pu vivre avant la modernité, avant l’industrie, avant le capitalisme en harmonie avec l’environnement est un mythe. La nature sauvage intacte telle qu’elle est célébrée par les peintres de paysages et les poètes romantiques a presque toujours été façonnée par les mains de l’homme. Elle cite l’exemple de Hawaï généralement vanté pour sa végétation luxuriante : La plupart des magnifiques fleurs tropicales qu’on y admire ont été importées dans l’île. Par la sélection naturelle, elles ont pris la place de plantes locales qui, elles, ont disparu.

Laura Martin appartient à la même famille d’esprit, elle a contesté dans Scientific American la notion d’empreinte écologique. En anglais cela se dit environnemental Footprint. Footprint désigne aussi une trace de pas. Elle a suggéré de remplacer footprint par handprint, « empreintes des mains », pour suggérer le caractère délibéré, ingénieux de l’intervention de l’homme sur la nature.

Mais l’attaque contre la notion « d’empreinte écologique » est bien plus radicale de la part des signataires du manifeste éco moderniste : l’empreinte écologique est un modèle qui n’a aucune valeur scientifique, selon Michael Shellenberger. Le fondateur de l’association « environnemental progress » déclarait récemment dans Le Point : « le jour du dépassement repose sur la notion d’empreinte écologique qui consiste en six mesures de perte de ressources : carbone, terres agricoles, terres urbanisées, pâturage, pêche et forêts ». Or, selon leur méthodologie elle-même, cinq de ces ressources sont à l’équilibre ou exedentaires. La dernière ressource est celle du dioxyde de carbone (sauf que, selon l’auteur, « il ne s’agit pas d’une ressource mais d’une pollution ! »). Les environnementalistes ne veulent pas régler ces problèmes avec des moyens technologiques. Ils veulent effrayer les gens en leur faisant croire que le seul moyen de régler le problème du réchauffement climatique est de devenir pauvre, végétarien, ne pas prendre l’avion, ne pas utiliser l’électricité.

Yoanna Szurmak et Pierre Desrochers écrivent de leur côté que la notion d’empreinte écologique a été délibérément construite pour contrer l’idée selon laquelle grâce aux progrès technologiques l’économie se dématérialise et que les technologies modernes permettent de produire de plus en plus avec de moins en moins d’entrants. C’est pourquoi ce modèle fait apparaître les pays pauvres où la santé des populations est mauvaise et l’écosystème plus durement sollicité, comme plus vertueux que les pays fortement urbanisés et bénéficiant d’un haut niveau de développement. Or selon Steven Pinker, « quand les pays commencent à se développer ils donnent d’abord la priorité à la croissance plutôt qu’à la préservation de l’environnement. Mais à mesure qu’il s’enrichissent, leur préoccupation se tourne vers l’environnement ». Ainsi, pour donner un exemple, le dernier indice de performance environnementale publié par l’université de Yale, classe notre pays la France en deuxième position mondiale derrière la Suisse juste devant le Danemark, Malte et la Suède. La Chine est 120ème et l’Inde 177ème, sur 180 pays testés. Cet indice est mesuré à partir de seize critères dont l’efficacité énergétique, la pollution intérieure des habitations, l’exploitation forestière, etc.

Donc vous avez le choix, chers auditeurs, entre empreinte écologique versus indice de performance environnementale : dans un cas nous sommes très mauvais dans l’autre très bon. Difficile de se faire une idée juste.

10 réflexions au sujet de « Sur la notion d’empreinte écologique »

    • Eh bien vous avez bien tort. Cette radio n’est pas parfaite, elle est très « parisienne », mais ça ne l’empêche pas de nous offrir quelques émissions d’excellente qualité. Je cite en vrac « Culture Monde » (dont les chroniques de Brice Couturier toujours pleines de mesure et de culture sont tirées), « les pieds sur terre » (du reportage de grande qualité), « La méthode scientifique », et bien d’autres. Comme toujours, c’est évidemment inégal, mais à tout prendre, je préfère ça à la boboïssime France Inter, ou bien aux autres chaînes en général assez pauvres intellectuellement comme E1, RTL. Et ne parlons pas d’NRJ et Skyrock !

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      • J’approuve, bien qu’étant parfois agacé par le « ton » de certaines émissions (le « radio-sciences-po » de thflynn49), il y a d’excellentes émissions et des débats pas toujours à sens unique, si vous voyez ce que je veux dire, et je ne parle pas seulement des sujets « climat énergie »;

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  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Indice_de_performance_environnementale
    https://en.wikipedia.org/wiki/Environmental_Performance_Index plus copieux

    Les 16 critères de l’indice sont :

    Accès à l’eau potable
    Assainissement
    Mortalité infantile
    Pollution intérieure
    Particules dans l’air urbain
    Ozone dans l’air
    Nitrates dans l’eau
    Consommation d’eau
    Protection des régions sauvages (naturalité)
    Protection des écorégions
    Exploitation forestière
    Surpêche
    Subventions agricoles
    Efficacité énergétique
    Énergies renouvelables
    Émissions de CO2
    En raison des critères susdits, les pays les mieux classés sont les pays les plus industrialisés. Toutefois, la règle n’est pas toujours respectée, dans le bon sens (Costa Rica : 3e, Cuba : 9e) comme dans le mauvais (États-Unis : 61e, Belgique : 88e).

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  2. « l’empreinte écologique est un modèle qui n’a aucune valeur scientifique, selon Michael Shellenberger »
    Cette phrase résume une partie de la polémique.
    En réalité on ne devrait même pas se poser la question.
    L’empreinte écologique n’a aucune valeur scientifique et cette affirmation devrait s’imposer à tous, nul besoin de l’avis d’un comité d’experts.

    Quant à l’indice de performance environnementale, il ne vaut pas beaucoup mieux : c’est davantage le produit de nos connaissances techniques actuelles, de nos peurs, de nos histoires locales et de nos bureaucraties qu’une analyse froide et pertinente.

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