Extension du domaine de la peur

par Philippe Catier.

Quelques réflexions faisant suite aux vertiges d’hier…

La rationalité est censée présider aux décisions : analyse des causes, estimation des effets, moyens à mettre en œuvre, etc. C’est un objectif qui peut se comprendre ou plutôt être exigé dans les domaines scientifiques, ceux qui manient les chiffres et l’abstraction. La vérité est dans ces domaine plutôt robuste. En économie c’est déjà plus aléatoire car elle est souvent dépendante des facteurs humains. La politique quant à elle n’a de vérité que relative, dépendant beaucoup des circonstances, des volontés de pouvoir, des réactions populaires, des votes et… de l’air du temps, de l’imaginaire.

L’imaginaire des peuples

De quoi est fait cet « air du temps » ? Dominique Moïsi nous en donne, dans son livre La Géopolitique des sentiments, une analyse intéressante. Il met en évidence plusieurs types de sentiments qui peuvent être à la racine, non seulement des actions que pourrait avoir chaque individu mais également des corps sociaux jusqu’à inspirer sans que cela soit immédiatement perceptible, le comportement politique des grandes civilisations du monde.

Il distingue trois grands agrégats ayant chacun leur sentiment dominant propre à générer leur action : l’Occident, le monde asiatique, et le monde arabe. L’Occident serait géré par la peur, l’Asie (à l’exception du Japon occidentalisé) par l’espoir, le monde arabe par l’humiliation.

L’espoir de l’Asie est de retrouver le rang qui était le sien avant l’avènement de la puissance occidentale, et elle est en passe de faire mieux que réussir. L’humiliation des peuples arabes qui avaient aussi une grande civilisation commence à la fin de l’empire ottoman, au mépris de l’Occident, et se poursuit avec l’avènement d’Israël . Elle engendre une réaction violente de type terroriste.

La peur est le grand sujet de l’Occident et ce sentiment semble se diffuser de manière inexorable dans les autres parties du monde ce qui fait craindre des réactions extrémistes. Les frontières se ferment, les drapeaux claquent. L’Occident sait que son passé dominant s’évanouit et sent l’avenir se dérober, une vague migratoire arriver, les puissances émergentes se développer.

Voilà le tableau général qu’il décrit.

La peur et la honte

La peur, nous la connaissons bien dans le domaine du climat, qui en est un exemple parmi d’autres. Il semble bien que nous la cultivions, qu’elle nous fascine, que nous en recherchions des motifs à tout prix. 

Comment l’expliquer ?

La peur en Occident prend volontiers l’aspect de la paralysie du lapin pris dans les phares.

Peut-être y voyons-nous une excuse à ne pas lutter pour le progrès, et plutôt se replier dans le souvenir d’un passé heureux. Il existe même un activisme décroissant, ce qui est un oxymore assez curieux : afin de mettre en avant la critique active et sa valeur salvatrice par rapport à tout ce qu’à produit la civilisation industrielle, les promoteurs des théories alternatives décroissantes s’agitent et trouvent l’occasion de promouvoir la haine du progrès et du profit qui en est le moteur.

Hans Jonas a promu l’heuristique de la peur en « principe de responsabilité » pour protéger l’avenir des générations futures sans nous dire de quoi elles seraient menacées sinon par la « technique » et pourquoi la technique ne parviendrait pas à résoudre les menaces en question. Mais comment protéger l’avenir par le statu quo ? La prise de risque et l’innovation sans crainte ne seraient-elles pas le meilleur moyen de protéger l’avenir, plutôt que le contentement consumériste associé à la religion idéalisée du camp du Bien.

La mort des idéologies et des contraintes religieuses feraient-elles le lit d’une recherche inquiète de quelque chose à craindre, comme ceux qui avaient peur que le ciel ne leur tombe sur la tête, pour trouver du sens ?

Peut-être sommes-nous repus dans la satisfaction matérielle. La peur étant alors l’apanage de ceux qui ont quelque chose à perdre, révélant le besoin d’avoir un antidote à l’ennui, la richesse, la satisfaction, la consommation… ?

L’aisance satisfaite et la quête de sens produisent-ils ce sentiment qui ferait que la peur de l’apocalypse animerait nos sociétés repues, alors que les autres mondes auraient d’autres chats à fouetter, pour vivre tout simplement. Il existe en effet par-delà notre horizon suffisamment de problèmes à résoudre pour les populations démunies pour qu’un petit degré de température du globe leur soit un sujet de préoccupation. 

On se prendrai à avoir honte de se faire du souci pour si peu !

On est donc frappé, quand on suit Moïsi dans sa thèse, que ce soit les régions les mieux dotées économiquement (pour l’instant…) qui aient la peur comme principal sentiment moteur.

 Si l’Occident veut regarder l’avenir il doit cesser d’avoir peur s’il ne veut pas avoir honte.

8 réflexions au sujet de « Extension du domaine de la peur »

  1. La peur et la honte, oui.
    N’oublions pas le besoin de croire en cette nouvelle religion qu’est l’écologisme sain, décroissant, vert et surtout anticapitaliste.
    J’ajouterais le masochisme, une des choses les mieux partagées au monde.

    PS : vous devriez proposer à Causeur (diffusion importante) votre  » Vertiges  » d’hier, en le remaniant quelque peu (ils n’acceptent que des article originaux). C’est une excellente description de l’extension du domaine de la sottise décroissante.

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  2. Le risque ? C’est pour celui qui le prend qu’il parait le plus faible … Ya un bel historique de risques pris par certains et subis par les autres. La masse a de la mémoire. Le deal « risques-bénéfices » a besoin d’être actualisé dans les collectifs où le vote est universel.
    La peur du climat ne peut pas être contrebalancée par la raison et les arguments scientifiques, avec lesquels les masses ont souvent été malmenées.
    La peur du climat pourrait être combattue ( pour limiter les investissements erronés et perdants et les surcoûts induits) par des peurs plus grandes et plus proches… Voir l’Allemagne qui préfère les éoliennes au nucléaire mais les emplois du charbon et de l’électricité contre un peu de CO2.

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  3. « La peur du climat ne peut pas être contrebalancée par la raison et les arguments scientifiques » ?
    Ben en fait, la grande partie des articles scientifiques (avec lesquels vous n’êtes pas d’accord c’est entendu) vont dans un sens qui fait plus qu’inquieter. Mais vous savez la peur peut être mauvaise conseillère, mais peut parfois faire prendre conscience d’un danger et éviter de prendre des risques, il s’agit alors du principe de précaution. Tant que les températures continueront à monter, ce qui est le cas je le rappelle les 4 dernières années, comment rester indifférent ? La projection du phénomène sur quelques décennies peut poser question, non ? Ce n’est pas une question de peur mais d’analyse et d’évaluation des conséquences possibles. Sans tomber dans l’excès et c’est ça qui est difficile. Car il n’y a pas de certitudes dans ce domaine.

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    • Les articles scientifiques ne vont pas tous dans le même sens mais on ne parle que du GIEC …
      D’autre part les projections ne sont pas concordantes avec la réalité qui est de 0,8’ en 130 ans ( si on se fie à ces calculs assez discutables)
      Enfin, après l’episode El Nino la température revient dans la moyenne antérieure depuis 1998 date du précédent épisode.
      La réalité oblige à mon avis à ne pas paniquer car la norme ou le règlement du climat ne nous ont toujours pas été communiqués.
      Continuons les recherches pour bien comprendre le climat, si c’est possible.

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      • D’accord avec votre dernière phrase et de dire que faire une moyenne globale n’est pas très heureux. Entre les -30° de Sibérie et les +50° de la death valley difficile de se prononcer sur une moyenne. Ca cache de grosses disparités. Mieux vaut tracer l’évolution d’un même lieu et refaire la même chose pour d’autres. Et là on trouve des delta bienplus iimportants que 0.8 , souvent de 1.4 à 1.8° et pas vraiment en 130 ans mais 40ans car débute réellement vers 1980.

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    • A Philippe et à Zimba, vous posez un problème fondamental, celui des moyennes de T. Je l’ai approché depuis quelques années en comparant l’effet des zones arctiques sur l’amplitude des El Niño mesurés par satellites, exprimé par des anomalies ou par réseau local DMI. Voici quelques réflexions sur quelques Dropbox.

      Retour sur une courbe T Hug https://tinyurl.com/y74fqfxo
      TEMP UAH depuis 1958 Anomalies https://tinyurl.com/y9wzs67n
      EXTRAIT DE PENSEE UNIQUE 02 2009 https://tinyurl.com/ycq85365
      TEMP ZONES ARCT mesure https://tinyurl.com/y73q82a3

      Il me semble qu’il devrait être interdit de faire des moyennes d’anomalies car, en zone arctique, celles d’été et celle d’hiver ne sont pas du même ordre grandeur et ne peuvent donc entrer dans une moyenne supposée d’ordre 1, régression linéaire.

      Mais il y a mieux, à Mauna Loa, ou ailleurs à Hawaï nous avons des mesures concomitantes de T et de CO2 donc il est facile d’observer lesquelles précèdent les autres. Plusieurs séries ont été obtenues qui prouvent que les variations de températures, en plus ou en moins PRECEDENT TOUJOURS, à toutes les échelles de temps, depuis la journée en passant par la saison et jusqu’aux cycles ENSO et aux divers cycles solaires ou astronomiques.

      En voici quelques dropbox démonstrations.
      Antériorité des variations de T par rapport à celles de CO2
      Lon Hocker : Une étude Augment tem…pdf 434 KB https://tinyurl.com/y3x2hbfh
      Temp CO2 graph actual…pdf 242 KB https://tinyurl.com/y5o7ayfj
      C’est confirmé par Spencer
      Spencer 1 : https://tinyurl.com/y54u5njr
      Spencer 1bis : https://tinyurl.com/ychv7pv6
      Spencer 2 : https://tinyurl.com/ydxssot7

      L’histoire de ces cycles est inscrite dans les cernes des arbres, ce qui a été démontré très rigoureusement par Kiagawa et al et quelques autres sur divers arbres et des durées de plusieurs siècles à au moins 1800 ans. Toute discussion byzantine sur un effet de serre radiatif est totalement sans intérêt et discréditée. Le climat est uniquement affaire de thermodynamique, c’est à dire pas d’électromagnétisme mais seulement d’échange de chaleur et donc d’énergie cinétique et d’entropie. Dans le rayonnement il n’y a pas de chaleur donc pas de refroidissement.

      Inutile de perdre son temps, il y a beaucoup mieux à faire, par exemple essayer de comprendre comment et pourquoi d’immenses savants comme Jean Perrin par exemple n’ont pas vu qu’il ne pouvait pas y avoir de relation linéaire entre des grandeurs de dimension différente, 3 pour la variation de volume des thermomètres à liquide et 2 pour la grandeur mesurée, l’agitation moléculaire, produit de la masse par le carré moyen des vitesses des particules M*v^2.

      Cela est une première remarque dans le « calcul » des températures mais il y a pire comment a-t-on pu prendre comme unité de chaleur la constante d’ENTROPIE de Boltzmann ? Peut-être qu’il en est mort (suicide) en novembre 2006, après avoir donné en début de cette même année une thèse très honorable à la première physicienne autrichienne Lise Meitner qui découvrira vers 1933 la fission atomique. (voir : Deux grds absents Solvay 1911 Boltz et thermo https://tinyurl.com/y992nqca )

      A vous lire et me critiquer.
      Michel

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  4. Bonsoir

    Comme à l’accoutumé, les articles sont très intéressant. Permettez moi une fois n’est pas coutume d’apporter une piste de réflexion complémentaire – qui vous est peut-être déjà connu – mais que je ne crois pas avoir croisé ici : Günther Anders.

    Penseur de la peur par excellence, de premier plan mais méconnu car traduit trop récemment. On lui doit l’expression « analphabète de l’angoisse » (L’Obsolescence de l’homme). Important pour comprendre le rapport moderne de l’homme à la science et la technique.

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