La terreur exponentielle

par Benoît Rittaud.

L’auteur de l’attentat terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande a expliqué les motivations de son acte dans un long manifeste. Bien que la haine en suinte à chaque ligne, ce texte dispose d’une forte cohérence interne, déroutante pour ceux qui ne voudraient y voir que l’œuvre d’un déséquilibré. En réalité tout montre que l’auteur, Brenton Tarrant, n’est pas fou, prouvant s’il en était besoin que l’intelligence n’est malheureusement pas une protection absolue contre les pires abominations.

Si les appels au meurtre et à la violence ainsi que l’idéologie raciste de l’auteur sont, à juste raison, ce qui a principalement été relevé, l’attentat de Christchurch relève aussi d’une forme particulièrement exacerbée de peur exponentielle, c’est-à-dire de la peur d’une croissance forte et irrésistible appelée à brève échéance à provoquer une catastrophe d’ampleur globale. Le texte de Tarrant exprime cette peur de manière tristement explicite et répétée.

D’une manière générale, la peur exponentielle est issue de la jonction de deux représentations complémentaires. La première est celle qui voit le monde comme fondamentalement fini, limité par des frontières à la fois physiques (le globe terrestre), matérielles (les ressources naturelles), théoriques (les limites posées par les lois de la physique), voire ontologiques (l’homme serait un être « fondamentalement fini »). La seconde représentation identifie une croissance (en général démographique ou économique), se produisant selon un certain facteur qui définit une progression exponentielle. (Même si cette représentation relève souvent du symbolique, le terme d’exponentiel prend aussi son sens mathématique lorsque la description de la progression contient la mention d’un « facteur de croissance ».) La confrontation du « monde fini » avec cette « irrésistible croissance » produit la crainte que la seconde en vienne à transformer le premier en un monde étroit, promis à l’étouffement général.

Certains discours écologistes relèvent de la peur exponentielle, notamment une partie du carbocentrisme contemporain. Tarrant se définit lui-même, et par trois fois, comme éco-fasciste, néanmoins les motivations de son acte meurtrier n’ont que peu de points communs avec celles de Theodore Kaczynski, alias Unabomber, ce terroriste Américain qui professait des idées écologistes hostiles au progrès technologique et avait lui aussi publié un manifeste disposant d’une certaine cohérence interne (au point que Dominique Lecourt l’avait légitimement qualifié de « véritable petit système philosophique » (Humain post humain, PUF, 2003, p. 130)). Tarrant mentionne l’environnement de loin en loin dans son manifeste, notamment le changement climatique, qu’il signale comme un « problème énorme« . Toutefois, s’il y a incontestablement une part d’écologisme dans son idéologie, le fait est que ce point n’est pas beaucoup développé. Un seul passage permet vraiment de saisir sa pensée sur ce sujet, qui se résume pour l’essentiel à un écologisme « à l’ancienne » (dans lequel les idées de « pureté » ou de « propreté » se conjuguent alternativement avec les questions de race et d’environnement), sans plus d’appétence que cela pour les totems de l’écologisme contemporain tels que le climat. Le terme d’éco-fasciste lui va bien (même s’il faudrait plutôt le rapprocher des nazis sur ce point), mais n’est au fond qu’un aspect incident de son idéologie. Le cœur du propos de Tarrant est ailleurs : il porte une peur exponentielle qui apparaît en toutes lettres dès le début de son manifeste.

Le taux de natalité.

Le taux de natalité.

Le taux de natalité.

S’il est une chose que je veux que vous reteniez de ces écrits, c’est que les taux de natalité doivent changer. Même si nous déportions demain tous les non-Européens de nos terres, le peuple européen serait toujours dans une spirale de décomposition et de mort.

Le racisme du propos est aussi patent que sa brutalité, mais à ces deux éléments, très reconnaissables dans l’attentat perpétré par l’auteur, il convient donc d’adjoindre l’angoisse devant le taux de natalité des « envahisseurs« .

La suite de son introduction compare encore et encore, de manière tout à fait typique d’une peur exponentielle démographique, les taux de natalité des « Européens » à celui des autres populations, pour s’alarmer de l’effet de submersion qu’engendrerait une immigration massive venue de pays aux taux de natalité supérieur. À la question de savoir si son attaque terroriste a une motivation raciste (une partie du texte est rédigée sous la forme de questions-réponses adressées à lui-même), il répond que oui, car « Les taux de fertilité sont intrinsèquement liés à la race » — même s’ils sont également « culturels« . Il affirme que « les nations islamiques en particulier ont de fort taux de natalité, indépendamment de la race ou de l’ethnie, et en cela il y avait une motivation anti-islamique à l’attaque« . Lorsqu’il se demande à lui-même s’il se considère comme raciste, il répond par l’affirmative tout en revenant une fois encore sur cette question de croissance démographique : « les taux de fécondité sont une partie de ces différences raciales« .

Il serait inutilement long d’énumérer toutes les occurrences analogues, qui démontrent clairement que le taux de croissance démographique des « ennemis » est l’une des phobies majeures de Tarrant. Privé de cet aspect, le racisme du terroriste aurait une portée moindre, car sa vision des différences entre races ne semble pas empreinte d’un sentiment profond de supériorité de la « race blanche ». (L’une des personnes qu’il cite en exemple est Candace Owens, une commentatrice politique afro-américaine.) Un racisme qui ne le conduit pas non plus à un exterminationnisme de principe tel que celui des nazis de la Solution finale : Turcs et Juifs, par exemple, sont invités par Tarrant à vivre en paix en Turquie et en Israël (mais pas ailleurs, cela va sans dire). Ce qui inquiète l’auteur au premier chef n’est pas l’existence de races ou de cultures différentes mais le risque de la dilution de la civilisation blanche-européenne, une dilution qu’il juge inéluctable en raison de l’immigration d’une part, de la comparaison entre les taux de fécondité d’autre part.

Comme toujours s’agissant de peur exponentielle, l’époque qui est la nôtre est censée être située tout près du moment où il sera trop tard, le tipping point après lequel l’irréversible catastrophe ne pourrait plus être stoppée. C’est ce qui justifie, selon Tarrant, la nécessité d’actions radicales, immédiates et sans nuances :

La menace du remplacement ethnique et notre taux de natalité horriblement faible font que nous n’avons pas 150 ans, ni même 50 ans, pour nous emparer des postes de pouvoir. Nous devons pénétrer les institutions politiques, militaires, judiciaires, éducatives et économiques dans un délai de 25 ans.

Nous n’avons pas le luxe du temps, comme la gauche l’a eu, nous devons être prêts à agir, et à agir vite. (…)

Tout comme les autres peurs exponentielles, la phobie de Tarrant est de nature globale. C’est partout à la fois que l’explosion se produit, et donc nul endroit au monde n’offre d’abri :

Il ne reste plus un seul endroit que les lianes de l’immigration de peuplement n’ont pas atteint. Il n’y a pas un endroit en Occident un tant soit peu proche d’atteindre le seuil de remplacement des générations, sans parler d’un taux de fécondité qui marquerait une certaine vitalité et une certaine vigueur.

Il n’est nulle plaisante prairie où apaiser votre corps las, reposer votre tête et attendre que tout s’écroule.

Vous ne trouverez de répit ni en Islande, ni en Pologne, ni en Nouvelle Zélande, ni en Argentine, ni en Ukraine, ni nulle part ailleurs dans le monde.


La marque de la peur exponentielle de Tarrant ne tient pas seulement au fait que celui-ci attribue à ses ennemis une faculté reproductive supérieure. Son inquiétude porte sur l’idée même d’exponentielle, indépendamment de la croissance démographique de ses ennemis. Un passage illustre très clairement cet aspect :

Si vous pensez que nous devons corriger la croissance des naissances blanches, pourquoi n’avez-vous pas fondé une famille pour le faire vous-même ?

Parce que si nous ne détruisons pas les envahisseurs d’abord, notre propre taux de fécondité ne signifiera rien. Nous n’avons pas les taux de fécondité qui nous permettent de les combattre sur leur terrain, et nous ne le devrions pas car ce serait en fin de compte destructeur pour la nature et la culture.

Le point important de la réponse est ici la fin : si Tarrant ne souhaite pas engager la course démographique, ce n’est pas seulement pour une raison tactique tenant à l’infériorité supposée de la « race blanche » dans ce domaine, mais aussi parce que le principe même d’une telle croissance serait condamnable. Il s’agit donc, dans son esprit, d’en finir avec l’exponentielle démographique quelle qu’elle soit — y compris « européenne ».

Le ton général du manifeste laisse penser que son auteur est quelqu’un d’intelligent, capable de recul critique sur sa propre pensée, plutôt humble, et même porté sur l’humour. Ses ignobles outrances et appels aux meurtres mis à part (et convenons qu’une telle mise à part est fort difficile vues les circonstances), le propos a tout d’une raisonnement intellectuel réfléchi, nourri d’une certaine expérience et d’une certaine culture. Cela suggère que sa peur exponentielle est une maladie moins mentale qu’intellectuelle. Nous n’avons pas affaire à une angoisse irraisonnée uniquement portée par une rhétorique de l’émotion : il s’agit d’une phobie pensée, travaillée, intégrée à une vision du monde. Une vision ignoble, à combattre sans relâche, mais qui ne s’en accompagne pas moins d’une volonté de rationalité. À cette meurtrière maladie intellectuelle puissions-nous trouver au plus vite un antidote et, mieux encore, un vaccin.

14 réflexions au sujet de « La terreur exponentielle »

  1. « Ce qui inquiète l’auteur au premier chef n’est pas l’existence de race ou de cultures différentes mais le signe de la dilution de la civilisation blanche européenne »
    Nous sommes là sur un terrain intéressant mais assez glissant.
    Je ne vois pas bien la différence que fait le terroriste entre la menace sur la culture et la menace sur la civilisation. Il semble sensible à la théorie du grand remplacement sans que l’on sache si il s’agit d’une crainte de type biologique, malthusienne de type écologiste lié à la diminution des ressources dans un monde fini ou de type culturel lié à la disparition d’une civilisation par le fait dunombre d’immigrés et de naissances d’individus porteurs d’un autre type civilisationnel.
    Ceci dit, si ce terroriste semble structuré intellectuellement, c’est dans un domaine de peur exponentielle tout à fait pathologique. Mais la peur en elle-même n’est-elle pas souvent pathologique ?

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  2. Ce vaccin existait, il s’appelait « l’instruction publique ». Il stimulait les défenses immunitaires par la raison, le savoir et l’esprit critique, contre l’irrationnel, la peur et la pensée magique. Aujourd’hui, c’est fini.

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    • Peut-être, mais il n’est qu’à relire la « prose » qui paraissait, très librement dans la presse (on en parlait pas encore des médias) française à la fin du XIX° et au début, voire au milieu du XX° siècle, pour parler, notamment des juifs, mais pas que.
      Or, me semble t il c’était aussi la grande période de « l’instruction publique » que vous citez.
      Et que dire de la même prose en Allemagne ou plutôt dans le 3° Reich ? A ma connaissance, « l’instruction publique » existait bien en Allemagne au moins depuis Bismarck.
      (sans parler de la « presse » des autres pays « européens civilisés »)
      Les conséquences furent d’un tout ordre de grandeur que les actes de Tarrant, aussi ignobles restent-ils.

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      • Effectivement, vous n’avez pas tort; il reste que le délire climatique est maintenant dans les programmes scolaires, alors que l’antisémitisme ne l’était pas fin 19è et début 20è.

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  3. le vaccin c’est le contraire de la liberté de tâtonner avec les moyens matériels et de communication du citoyen moyen … Cet assassinat de masse fait partie des coûts de la liberté pour l’humanité espèce d’abord agressive et violente et pleine d’imperfections et instabilités… Les Chinois s’organisent pour éviter cette liberté : https://www.contrepoints.org/2019/03/20/339692-lintelligence-artificielle-va-t-elle-aussi-tuer-la-democratie-de-laurent-alexandre-et-jean-francois-cope

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  4. L’éco-fascisme n’a rien d’étonnant, il est partout latent et dans ce cas apparaît au grand jour.
    Au niveau intellectuel, sa pensée a du mal à s’accorder avec les faits, dans la plus pure dérive idéologique à laquelle nous assistons de nos jours à ce sujet.

    En effet, bcp de pays musulmans (Maghreb, Moyen Orient, Asie) ont terminé leur transition démographique, voir s’apprêtent à le faire. La culture islamique n’a rien à voir avec des taux de fécondité élevés, par exemple en Iran, départ de la révolution islamique, le taux de fécondité est de 1,6 enfants par femme, soit moins que celui de la France https://www.google.com/search?q=Taux+de+f%C3%A9condit%C3%A9+Iran
    Il est de 2,2 en Tunisie, 1,78 aux EAU, 2,3 en Indonésie, 2,53 dans la si religieuse Arabie Saoudite.

    Donc la théorie du grand remplacement basée sur les taux de fécondité ou la natalité des populations musulmanes, cela ne tient pas debout dans les faits démographiques. La monde arrive en fin de transition démographique, pays d’Afrique Sub-saharienne et Afghanistan/Pakistan/NO Inde exceptés).

    Par contre, cette théorie du grand remplacement rejoint bien les thèses malthusiennes de l’écologie, développées jusqu’aux Nations Unies de manière ignoble, lorsqu’elle prophétise la déferlante de migrants climatiques qui attend l’Europe (mais qui n’a que pour seul but de nous faire peur pour nous faire accepter des politiques climatiques coercitives).

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  5. Donc le schème de la « peur exponentielle + tipping point » ça marche aussi avec le fameux « grand remplacement ». C’est vrai en plus. la question que Benoît Rittaud s’est certainement posé, puisqu’il a consacré un livre à la définition de son concept c’est « En fait, est ce que ça ne marche pas avec tout ? » (hélas, il omet de nous en faire part) Autrement dit toute présentation d’un phénomène qui identifierait une catastrophe et un moment critique au delà duquel elle deviendrait inévitable, serait forcément invalidée puisqu’elle comporterait ce biais qui disqualifie sa description des faits.. Le risque n’est-il pas de congédier la réalité au nom de la logique formelle de la même manière que d’autres le font pour promouvoir l’idéologie climatique ou grand-remplaciste ?

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    • Comme il est écrit, le schéma de la peur exponentielle repose sur la conjonction d’un monde perçu comme fini et d’un phénomène en croissance exponentielle. Toutes les catastrophes globales annoncées n’ont pas cette structure (par exemple la peur d’un retour à l’âge glaciaire, ou de l’arrivée d’une grosse météorite), mais c’est souvent le cas aujourd’hui des peurs irrationnelles à succès. Lorsque le schéma exponentiel y est présent, il s’agit d’un signe que la peur est construite sur un schéma de pensée apocalyptique qui précède les arguments plutôt qu’il ne les suit.

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  6. Deux choses: d’abord , les exponentielles ne fonctionnent qu’en mathématiques mais pas en économie. On sait qu’un sesterce placé à 10% à la naissance de Jesus Christ aurait produit un capital supérieur à celui des richesses de la terre mais cela s’est arrêté avant, tout comme le nénuphar cher à cet escroc intellectuel de Jacquard qui doit faire des exponentielles chez Satan;
    Ensuite, la filiation de l’écologie avec le fascisme est parfaitement décrite par Emmanuel Grenier dans un article à lire sur l’origine des mouvements écologistes
    http://www.larecherchedubonheur.com/article-27817961.html

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  7. Encore une fois vous y allez fort avec les rechauffistes. « Ecolo-fascistes » ,comparables aux « antisémites »,…Qu’ils exagèrent parfois les choses oui tirent des conclusions trop rapides, d’accord. Mais le parallèle avec le terroriste australien ou autre nazis est à côté de la plaque. Et avec ce genre de dérive on arrive au contraire de ce que l’on cherche à faire. Être plus crédible donc plus écouté. Il faut convaincre par des arguments sérieux et non pas avec des critiques caricaturales de l’autre point de vue. Sinon ça ressemble à des causeries de comptoir où ca flingue à tout va. Quid de ces arguments scientifiques que j’appréciais ?

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