L’avion qui sauve le climat

Je suis invité samedi à une émission sur le climat organisée par France 3 Corse. Pour me faire venir, la production a dû commettre l’irréparable en me prenant un billet d’avion aller-retour Paris-Bastia. Accablé comme vous l’imaginez par un tel achat qui me rend complice de l’entreprise de destruction de notre belle planète, je suis allé faire le calcul pour savoir à quel point j’étais coupable, et de fil en aiguille étudié combien, nous autres pauvres pécheurs, avions à nous faire pardonner pour oser ainsi nous déplacer d’un lieu à un autre. Âmes sensibles s’abstenir.

Avec le billet, Air Corsica fournit l’adresse d’un site qui quantifie le niveau du malheur que nous causons :

Je suppose que la « loi Grenelle » correspond à l’une de ces dispositions prises lors du Grenelle Environnement – onze ans déjà. Amusant, par ailleurs, qu’il soit question de « consommer » du dioxyde de carbone, alors qu’en réalité il s’agit de le produire. Bon, j’ai cliqué sur le site en question, me préparant à la nécessité d’une autoflagellation subséquente de bon aloi. Voici mon examen de conscience réalisé par le confesseur électronique :


Deux cents kilos de CO2 ! Comment mon âme pourra-t-elle jamais être sauvée ?

Pour le savoir, j’ai voulu évaluer ce que ces 202 kilos faisaient de plus par rapport à ma production habituelle de gaz satanique. J’aurais pu tenter de me dédouaner par le fait qu’un être humain ordinaire produit déjà environ 300 kilos de CO2 chaque année rien qu’en respirant, par exemple, mais, n’étant pas volontaire pour expier de 8 mois de vie la faute commise par cet aller-retour en avion, j’ai jugé préférable de comparer avec un autre moyen de déplacement climatiquement irréprochable : les gentils transports en commun. (J’en entends qui prétendent que l’avion serait aussi un transport en commun. Propagande que cela : l’avion fait partie de la catégorie des « méchants transports en commun », et n’a donc rien à voir avec ce dont nous parlons.)

Prenons une ligne que j’utilise souvent : la ligne B du RER parisien. La RATP ne manque pas de vous signaler, à chaque itinéraire qu’elle vous propose, la quantité de CO2 que vous émettrez en le suivant. Elle ne juge pas nécessaire, en revanche, de vous signaler sa longueur (la « loi Grenelle » ne l’y oblige sans doute pas). Il faut donc travailler un peu pour évaluer le coût en CO2 d’un kilomètre fait en RER. Prenons pour cela le tronçon Denfert-Rochereau – Gare du Nord, assez long et bien droit.

Observons qu’à la RATP CO2 s’écrit Co2, une orthographe originale qui en dit long sur les compétences en chimie de ceux qui ont mis en œuvre la « loi Grenelle » pour le compte de la régie. Passons, et retenons les 21 grammes de gaz satanique.

Selon Google Maps, la distance entre les deux stations est de 5,4 km. On en déduit que la quantité de dioxyde de carbone émise au kilomètre par un utilisateur du RER est de 3,9 g.

Mettons maintenant que les régions Île-de-France et Corse aient construit une immense ligne de RER pour joindre Paris à Bastia, permettant à tout un chacun de se rendre dans l’une ou l’autre des deux villes avec la pleine bonne conscience écologiste de ceux qui savent la nécessité de préserver le paradis climatique originel. Selon le confesseur électronique, la distance entre Orly et l’aéroport de Bastia est de 879 km. À 3,9 grammes de CO2 au kilomètre — pardon : de Co2 — , mon voyage n’en aurait donc émis que 3,4 kg. Beaucoup moins que les 101 kg de l’avion, donc. Qu’attend-on pour creuser cette nouvelle ligne, je vous le demande.

En attendant que cela soit fait, il est donc démontré que les premiers de cordée qui vivent dans Paris intra muros sans trop avoir à en sortir sauvent bel et bien la planète, eux. Or dans la vraie vie des autres, il arrive que les déplacements ne suivent pas toujours gentiment les lignes de RER. Dans ce cas, suivant cette dynamique écoconsciente fièrement portée par la RATP, la solution la plus vertueuse consiste bien souvent à prendre le bus. Il m’arrive par exemple de le faire lorsque, pour des raisons professionnelles, je dois aller de la gare d’Aulnay-sous-Bois à un établissement universitaire situé à Livry-Gargan.

En regardant le trajet préconisé par la RATP, dont la longueur est de 4,8 km selon Google Maps, un petit problème surgit (en plus du fait qu’en vrai il vaut mieux descendre à l’arrêt suivant) :

Là, fini de faire le malin en prétendant limiter ses émissions : 736 g en 4,8 km, c’est du 153 g au kilomètre. Prolongez la ligne 613 jusqu’à Bastia et le trajet produira la bagatelle de 135 kilos de céhodeux, nettement plus que les 101 kilos du trajet en avion. Le bus n’économise même le « Co2 » qu’à la marge par rapport à la vilaine voiture !

Le site de la RATP proposant au voyageur de définir d’autres critères de déplacement que simplement le trajet le plus rapide, j’ai cherché à lui demander le trajet le moins producteur de « Co2 ». Voyant que cette option n’existait pas, je me suis contenté d’exclure les trajets en bus. Eh bien vous savez quoi ? La régie m’a effectivement déniché une solution alternative ! Un peu plus longue bien sûr, mais au fond pas tant que ça : 32 minutes au lieu de 19. La cerise sur le gâteau, c’est qu’avec ses 8 malheureux grammes de gaz satanique, elle bat tous les records de vertu en termes d’émissions. Je vous sens impatients, alors voici cette solution :

Sur les 32 minutes du trajet, 26 doivent se faire à pied. Il fallait y penser ! Bon, mais on pourrait chipoter : la marche à pied n’est pas un transport en commun…

Moralité : sauf à n’utiliser que ses pieds, le banlieusard du neuf-trois est susceptible de produire quarante fois plus de gaz carbonique au kilomètre que le Parisien bon teint, lors même que les deux se déplacent avec un même ticket de la RATP. Point n’est donc besoin d’invoquer les régions rurales pour se rendre compte qu’un sans-dents sauvera la planète plus difficilement que ne le fera un administré d’Anne Hidalgo.

De même, dans la vraie vie on ne peut pas construire un RER entre Paris et Bastia. Voilà pourquoi on prend l’avion pour joindre les deux villes, sans pour autant reprocher aux Corses de vivre sur une île.

11 réflexions au sujet de « L’avion qui sauve le climat »

  1. oui c’est drole et sa fait rire les mécreants que nous sommes, mais je ne sais pas si ‘est très efficace vis a vis du croyant, qui se détournera de se ton caustique avec un signe de croix. Or il me semble que l’urgence est de propager l’idée

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  2. 1 – Si j’ai bien compris vos calculs, ne faudrait-il pas lire, au lieu de « Le bus n’économise même le « Co2 » qu’à la marge par rapport à la vilaine voiture « , « Le bus n’économise même le « Co2 » qu’à la marge par rapport au vilain avion ?

    2 – J’ai adoré le « céhodeux » du Co2… un gaz presque aussi moche que son cousin, le Ci2…

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  3. Comment se fait l’attribution d’une consommation-pollution à un transport en common? En divisant par le nombre de passagers? C’est très subjectif.

    Quel nombre? À quelle heure?

    Et si le passager supplémentaire (vous) est celui qui provoque une augmentation de la fréquence décidée pour l’année prochaine?

    Il faut des modèles!

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  4. En courant dans la campagne, je pensais naïvement être sobre en émission de CO2. en fait, en respirant plus fort, je rejetais plus de CO2.
    Courir en apnée n’était pas non plus une solution. Car lorsque je reprenais mon souffle, ma respiration était telle que j’annulais en peu de temp la sobriété acquise pendant l’apnée.
    J’ai donc arrêté de courir !
    Ma foi, je suis assez fier d’apporter ma petite pierre à l’édifice Ô combien généreuse du sauvetage de la planète !
    Ce qui n’est pas le cas de Jean Claude Pont,– que je salue au passage –, qui, en organisant la course : « Sierre-Zinal », en Suisse, dans les années 70, a contribué à l’augmentation du CO2 dans l’air, par les coureurs désireux d’en découdre dans un parcours éprouvant, mais Ô combien magnifique.
    Climatiquement vôtre. JEAN

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