Le millionième « appel »

On reproche parfois aux plus riches de « n’en avoir jamais assez ». Que dire alors de certaines stars du showbiz, qui semblent n’avoir jamais assez de projecteurs pour les éclairer ? Il faut dire que, COP24 oblige, la saison des prières à Gaïa est ouverte. Comme il se doit, le Journalderéférence s’est donc chargé de relayer la première salve d’invocations, à savoir l’indispensable et novateur « appel de 200 personnalités pour sauver la planète« . La grande majorité desdites personnalités fait partie du monde du spectacle.

Les signataires ont beau être nombreux, ils n’ont pas été très en verve : seulement quelques lignes pour nous exhorter à l’action. La liste des signataires est plus longue que le texte lui-même, et on peut y voir un symbole : dans ce type de tribune, se montrer est plus important que d’avoir quelque chose à dire. Voici le texte dans son intégralité :

Quelques jours après la démission de Nicolas Hulot, nous lançons cet appel : face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le pouvoir politique doit agir fermement et immédiatement. Il est temps d’être sérieux.

Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique.

Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l’effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n’est pas trop tard pour éviter le pire.

Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible.

Nous considérons qu’un gouvernement qui ne ferait pas du sauvetage de ce qui peut encore l’être son objectif premier et revendiqué ne saurait être pris au sérieux.

Nous proposons le choix du politique – loin des lobbys – et des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront.

C’est une question de survie. Elle ne peut, par essence, pas être considérée comme secondaire.

De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené.

La profondeur intellectuelle de ce texte ne donne pas mal à la tête, toutefois il n’est pas si facile de comprendre où les auteurs veulent en venir, car jamais « le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » n’est explicitement cité pour ce qu’il est (ou pour ce qu’il est censé être). En passant, une telle tournure montre une méconnaissance étonnante de l’histoire du monde : les atrocités du XXe siècle ne sont pourtant pas si anciennes, et leur ampleur spatiale et temporelle ont été telles que ce serait la moindre des choses d’éviter de les passer ainsi par pertes et profits, quelle que soit la cause que l’on prétend défendre.

Je gage que la première chose qu’un décideur quelconque dirait à l’un des signataires de l’appel serait : « quel est exactement le problème, et quel remède concret proposez-vous pour le résoudre ? » Car les personnalités signataires ont beau s’y être mises à 200, elles ont produit un texte fondamentalement vide. La cause à défendre elle-même y est vague : on croit discerner que le « cataclysme » contre lequel il s’agit de lutter serait la « sixième extinction » des espèces vivantes, mais le style est si allusif qu’il est difficile d’en être complètement certain.

Quant aux remèdes à apporter, le mystère est encore plus grand : « le choix du politique, loin des lobbys« . Il faut donc croire que les signataires attendent en fait que d’autres qu’eux s’occupent de leurs inquiétudes, incapables qu’ils sont de proposer leurs propres solutions. Cerise sur le gâteau : histoire de savonner la planche à ceux qu’ils chargent de travailler à leur place, ils leur interdisent par avance de consulter ceux qui pourraient avoir un avis motivé – ces fameux « lobbys » qui ont le tort de défendre un point de vue (plus précisément : un point de vue qui n’est pas le leur).

Le côté réjouissant de cet appel se trouve dans les commentaires des lecteurs du Journalderéférence. Une très grande quantité d’entre eux se montre en effet extrêmement critique, non seulement des exagérations du texte (le passage « dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien » mérite la palme de l’excessif insignifiant), mais aussi en constatant qu’il émane pour l’essentiel de personnalités du showbiz qui ne figurent pas précisément dans la liste de ceux qui s’appliquent à eux-mêmes la sobriété écologiste qu’ils appellent de leurs vœux. (Ici et là on trouve aussi parmi les signataires quelques uns de nos scientifiques préférés, jamais en retard d’un affichage de vertu.) Savonarole, dans sa dénonciation intolérante et dictatoriale de la « luxure » de son temps, avait au moins la cohérence de l’ascète.

On ne s’étonnera jamais assez de l’incapacité de cet entre-soi médiatisé à réfléchir et à apprendre de ses erreurs. En 2016, combien d’appels du même genre des stars hollywoodiennes contre le vote Trump ? Les commentaires suscités par l' »appel » montrent que même chez les lecteurs en principe plutôt cultivés du Journalderéférence les leçons de morale de l’upper-class ont l’effet inverse de celui recherché. Mais ne poussons trop loin l’analyse, car comme disait Sun Tzu, il n’est jamais bon d’intervenir quand un adversaire commet une erreur… Contentons-nous de suggérer à nos 200 bonnes âmes un brouillon de texte alternatif qui aurait mis davantage en cohérence leur appel à la vertu et leur propre comportement :

Nous, travailleurs du monde du spectacle, inquiets comme tant d’autres de l’Apocalypse/la disruption/le cataclysme climatique/écologique/planétaire (*** choisir les bons termes et compléter éventuellement ***), en appelons solennellement à une action collective résolue pour sauver ce qui peut l’être dans le chaos/la destruction/le désastre qui nous entoure. Que le regard se tourne vers le climat, la biodiversité, la pollution, les risques sanitaires, les catastrophes naturelles (*** à compléter ***), tout annonce que la catastrophe/la fin du monde/l’écroulement général est désormais inévitable/ne pourra être évité(e) qu’aux prix d’immenses efforts/sera le lot de l’inaction (*** à choisir selon le niveau de pessimisme des signataires***).

Conscients d’être membres des catégories les plus favorisées et d’avoir eu dans nos existences des comportements qui ont jusque là le plus souvent donné le mauvais exemple,

Désireux de montrer que nos préoccupations sont sincères et que notre engagement n’est pas feint,

Sachant que notre exposition médiatique est susceptible de donner à nos actions un élan positif si celles-ci sont soigneusement dirigées,

Nous, signataires du présent appel, prenons l’engagement :

  1. de consacrer une part substantielle de nos activités à porter la bonne parole environnementale auprès des décideurs et faiseurs d’opinion ;
  2. de refuser systématiquement tout contrat publicitaire dont la finalité serait l’incitation à la consommation ;
  3. de ne jamais plus nous exposer médiatiquement dans des vêtements de prix, ni luxueusement maquillés, et de nous contenter de tenues et de comportements sobres ;
  4. de ne plus entretenir tout ou partie de notre notoriété par des activités donnant le mauvais exemple environnemental (photos de vacances dans des lieux exotiques, fêtes somptuaires, usage de véhicules gros consommateurs de carburant…) ;
  5. de faire don de la plus grande part de nos importants revenus et de notre patrimoine à des organisations environnementales reconnues (sans tenter d’atténuer l’effet de ce don par quelque artifice que ce soit) de sorte à réduire notre impact écologique à un niveau qui corresponde à ce que pourrait supporter la planète dans l’hypothèse où l’ensemble de la population mondiale disposerait des mêmes moyens ;
  6. de faire certifier annuellement l’exécution de bonne foi des engagements précédents par un organisme indépendant.

(*** conclusion sur le mode « pensons à nos enfants » et « on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas » ***)

À défaut d’être motivé sur le plan scientifique, un texte de ce genre aurait au moins le mérite d’inspirer le respect dû à l’abnégation plutôt que de susciter le mépris que mérite l’hypocrisie.

23 réflexions au sujet de « Le millionième « appel » »

  1. Ce que j’aime bien dans la liste des signataires, ce sont les mentions entre parenthèses des scientifiques : Institut Universitaire de France, Académie des Sciences, Collège de France… Y a pas à dire, on a affaire à l’Aristocratie de la Science.

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  2. HONTE À VOUS, ARTISTES GAUCHISTES ! Vous nous criez « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » et vous prétendez vouloir sauver une planète qui ne s’est jamais aussi bien portée, tandis que sur cette planète, il y a plus de un milliard et demi d’êtres humains qui n’ont pas accès à de l’eau potable ! Honte à vous, shame on you !

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  3. Cette suggestion fort bien venue de déclaration alternative a-t-elle été proposée au Journalde référence ?
    Peut-on également supposer que l’intermittence du spectacle impose les mêmes soutiens/contributions/prélèvements/taxes/impôts (*** choisir les bons termes et compléter éventuellement ***) que celle des énergies homonymes ?

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  4. Il semble que la mode soit aux appels, ces jours-ci. Voici le million-et-unième :
    https://www.alternatives-economiques.fr/liberons-linvestissement-vert/00085806
    Ils ne sont que 100 signataires (petits joueurs), dont au moins un commun avec l’appel des 200, et ça cause davantage pognon.
    Extraits significatifs :
    « L’été 2018, avec ses canicules, ses incendies dévastateurs, ses inondations, nous a encore rappelé combien la lutte pour conserver la biodiversité, respecter les limites planétaires et atténuer le changement climatique et ses impacts est vitale afin d’éviter une catastrophe écologique globale. » Ah, la peur du monde étroit…
    « Les dépenses que nous affectons à nos importations d’hydrocarbures, de produits chimiques ou d’autres matières premières non renouvelables doivent aller aux emplois locaux ».
    « ll est par ailleurs nécessaire, dans le contexte actuel de forte contrainte budgétaire, d’isoler les fonds publics affectés à ce programme du déficit budgétaire, comme le ferait toute entreprise privée qui ne confond pas ses investissements avec ses dépenses de fonctionnement. »

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  5. Mais moi j’aime bien la lutte « contre le (quel ?) cataclysme planétaire », 🙂
    Cela a une autre gueule que le « simple » réchauffement climatique , même bouleversifiant ou dérégulé.
    Suite réponse de Reynald, en tant qu’enseignant de dev dur (mais oui, madame), je m’étonne toujours que LA référence mondiale des « priorités », ne soit pas les 17 ODD (Objectifs du Développement Durable) de l’ONU, où le changement climatique n’en est qu’UN parmi les 17, qui plus est pas mal axé sur l’adaptation, car, après tout, s’adapter AUX changements /événements climatiques/météorologiques, c’est bien la moindre des choses.
    Dans les ODD, il n’y a pas de « classement », ils sont tous plus ou moins liés, et contiennent des sujets aussi ‘mineurs » que lutte contre la pauvreté, la santé, l’éducation, l’égalité des genres, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, les forêts, l’océan et quelques autres..
    Quand j’en parle avec des collègues ou des conférenciers (car, en plus, je suis maso…) , c’est presque invariablement, sur le fonds, (je généralise un peu, quoique…) « Oui, bien sur, mais le changement/dérèglement/bouleversement climatique, c’est bien LE sujet principal… »

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  6. Coucou,

    Il y a bien un moment ou l’apocalyse va « foirer », l’erreur est humaine …

    Pour le moment elle arrive à la vitesse de la lumiere grâce à internet !

    Il faudrait ralentir la vitesse de la lumière, çà chauffe la tête des zelites la haut !

    Bonne journée

    STéphane

    pS: j’aime bien votre texte, je commençais à en avoir raz la casquette; pas une castastophe qui « n’evite les pompes à roger giquel » cet été.

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    • Mais c’est très bien les toilettes « sèches »… si on a de la sciure « locale » et bon marché, et surtout des petites mains (gantées) qui viennent récolter votre kk toutes les semaines (ou plus si affinités) pour le « reconvertir » en engrais (après avoir tué les méchantes bactéries).
      En voilà des nouveaux métiers de la transition écologique qu’ils sont bien 🙂

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  7. Combien parmi ces « artistes » s’arrangent dès qu’ils ont l’occasion d’aller se défiscaliser à l’étranger pour éviter d’avoir à payer des taxes trop écologiques et solidaires?

    Quels efforts concrets sont-ils prêts à faire pour éviter une quelconque crise écologique? Attention, il y a un piège : les efforts seront faits sans présence de sympathiques journalistes/publicitaires soulignant l’effort incroyable d’une « star ». Tout est à faire en silence et discrètement. L’effort ne peut pas donner lieu à une récompense quelconque autre que la satisfaction personnelle et l’estime de soi. L’effort doit être significatif. Il doit y avoir une baisse mesurable d’une « pollution » quelconque produite par la personne (émission quelconque dont on pourra omettre la preuve que c’est une pollution, si c’est considéré a priori par les signataires comme une pollution). La baisse doit être estimée en proportion de ce qui est produit par un « Français moyen » et non par le train de vie typique d’une star.

    (Manger bio n’est pas considéré comme un effort pour l’environnement.)

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    • Cher monsieur le président Nixon,

      Conscient de votre profonde préoccupation pour l’avenir du monde, nous nous sentons obligés de vous informer des résultats de la conférence scientifique tenue récemment. La conférence a porté sur les changements climatiques passés et futurs et a réuni 42 grands chercheurs américains et européens. Vous trouverez ci-joint le rapport de synthèse publié dans Science et d’autres publications sont à paraître dans Quaternary Research.

      La principale conclusion de la réunion a été qu’une détérioration globale du climat, d’une ampleur beaucoup plus grande que celle de l’homme civilisé jusqu’à présent, est une possibilité très réelle et qu’elle pourrait même arriver très bientôt.

      Le refroidissement a une cause naturelle et se situe au rang des processus qui ont produit la dernière période glaciaire. Ceci est un résultat surprenant basé en grande partie sur des études récentes sur les sédiments des grands fonds marins.

      Les données existantes ne permettent toujours pas de prévoir le moment précis du développement prévu, ni d’évaluer l’interférence de l’homme avec les tendances naturelles. On ne peut toutefois exclure que le refroidissement en cours dans l’hémisphère nord soit le début du changement prévu. Le rythme actuel du refroidissement semble assez rapide pour amener les températures glaciaires dans environ un siècle, si elles se poursuivent au rythme actuel.

      Les conséquences pratiques qui pourraient être apportées par de tels développements aux institutions sociales existantes sont entre autres:

      (1) Diminution substantielle de la production alimentaire en raison des saisons de croissance plus courtes et de l’évolution de la répartition des précipitations dans les principales ceintures de céréales du monde, l’Europe de l’Est et l’Asie centrale étant les premières touchées.

      (2) Augmentation de la fréquence et de l’amplitude des anomalies météorologiques extrêmes telles que celles provoquant des inondations, des tempêtes de neige, des gelées mortelles, etc.

      Avec l’aide efficace des leaders mondiaux, la recherche…

      Meilleures salutations,

      George J. Kukla (Observatoire géologique de Lamont-Doherty)

      R. K. Matthews (président, Département des sciences géologiques, Brown U)

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