L’invention des siècles

Je viens de commencer un livre qui promet d’être absolument passionnant : Caesar’s Calendar, de Denis Feeney (University of California Press, 2007), qui s’intéresse à l’histoire de la perception du temps. Un passage vient tout spécialement de capter mon attention (je vous le mets en français) :

Notre désignation des dates de l’ère commune sont assez pratiques en elles-mêmes, et ont engendré d’autres instruments conceptuels numériquement dérivés que nous pouvons manier, tout particulièrement les siècles et les décennies. Ces unités sont étonnamment récentes. Nous ne pensons en siècles que depuis trois siècles et demi, et en décennies que depuis sept décennies.

Nous dotons les événements et les êtres d’une patrie séculaire qui complète la nationalité, comme lorsque nous disons que Voltaire est « un représentant typique du XVIIIe français ». Cette patrie est en principe universelle, au sens où quiconque vivant au XXe siècle peut s’en réclamer indépendamment de sa race, de sa religion ou même de son espèce biologique, voire de son caractère vivant ou inanimé. En pratique pourtant, lorsqu’on entend dire de tel village qu' »il a l’air de vivre encore comme au XIXe siècle », on sent poindre comme une forme de nationalisme temporel…

On associe volontiers un siècle à un paysage historique particulier : le XIXe est celui de la Révolution industrielle, le XXe celui des Guerres mondiales. L’attachement peut aller jusqu’à donner des noms : le XVIIe est le « Grand Siècle », le XVIIIe le « Siècle des Lumières ». Difficile, en 2018, de prétendre savoir quel parfum notre XXIe siècle encore jeune laissera à la postérité, mais en fouillant dans des éditoriaux ou des essais on trouve sans peine une liste de premières propositions : le siècle du numérique, du virtuel, de l’intelligence artificielle, de l’homme augmenté, du religieux… toutes suggestions qui, on peut le prévoir, feront probablement bien rigoler nos descendants pour leur côté nombriliste et étroitement « années 10 ».

Selon Feeney, donc, c’est depuis le milieu du XXe siècle seulement que l’on colorie aussi les décennies : les « années 30 » sont celles de la montée des périls, les « années 60 » celle de la libération des mœurs (ces dernières ont, en passant, accouché des « soixante-huitards », exemple intéressant de désignation d’une population par un millésime). En fouillant dans ma mémoire je ne trouve pas mention d’une décennie antérieure aux « années 20 » (du XXe siècle), les fameuses « Années folles ». Un problème langagier se posera donc peut-être dans quelques années pour distinguer entre les années 20 des XXe et XXIe siècle. (Comme problème analogue il y a eu celui de la première décennie du siècle, les « années 00 » ayant finalement eu l’heureuse idée de s’appeler plutôt les « années 2000 ».)

Au sujet des décennies, on pense aussi volontiers aux styles musicaux à la mode à ce moment-là. Les années 60 sont celles de la pop, les années 70 celle du disco… On trouve quantité de compilations musicales rassemblées par décennies, et il est sans doute significatif que, dans ce registre, il semble que l’on ne remonte pas avant les années 50.

Les façons anciennes de dire le temps historique n’utilisaient guère la chronologie par millésimes que nous connaissons. Pour situer une date, on la rapprochait d’un événement particulier qui s’était produit en même temps, ou on mentionnait qui était au pouvoir et depuis quand. Désormais, la musique nous offre un succédané de cette manière d’envisager le temps historique. Pour beaucoup d’entre nous, la « Macarena » a le parfum de 1993, « Wannabe » celui de 1996 ou encore « Asereje » celui de 2002. D’une certaine manière, les « tubes de l’année » ouvrent ainsi sur une manière originale de marquer le temps par un événement remarquable et connu de tous – une nouvelle jeunesse pour la manière ancienne, en quelque sorte. Il y a donc de quoi regretter que Meghan Markle soit actrice plutôt que chanteuse : son mariage avec le prince Harry  nous aurait offert le symbole de la réunion de l’ancien et du contemporain dans les repères temporels : l’incarnation du pouvoir, la chanson qui fait danser le temps d’un été.

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2 réflexions au sujet de « L’invention des siècles »

  1. Cela fait déjà quelques années que l’on surnomme l’année en cours, l’année de « la dernière chance » (pour sauver le climat et la biodiversité).

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    • « Sauver le climat » ? Mais de quoi ? Qu’est-ce que celà veut dire ?
      Et puis pourquoi le sauver ? Puisqu’il nous fait si peur !
      Ce serait tellement mieux, s’il n’y avait plus de climat ! …..Mais peut-on se passer de climat ? Et c’est quoi un monde sans climat ?
      Ah, si on pouvait le régler…..! Mais régler un système par définition déréglé, fera de ce système, le climat, un système….. déréglé …… Ce qu’il est déjà !
      Donc, ne faisons rien ! …. C’est notre dernière chance.
      …… Vous me suivez ?
      Climatiquement vôtre. JEAN

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