Les routes tortueuses du pardon

Aujourd’hui, on révise nos classiques.

La presse francophone n’ayant (quelle surprise) pas jugé bon de relater l’affaire, je suis bien obligé de citer mon propre article pour rappeler cette information assez préoccupante : on a tiré plusieurs fois au pistolet sur l’immeuble où travaille le climatosceptique John Christy. L’événement a eu lieu le week-end de la « Marche pour les sciences » qui a clairement affiché ses positions carbocentristes et l’une des manifs concernées s’est déroulée non loin de l’université de Christy. Il n’est donc ni délirant ni complotiste de prendre l’information au sérieux (d’autant que Christy reçoit des menaces depuis des années). J’ai donc écrit à la déclinaison française de la « Marche pour les sciences » pour avoir une réaction de leur part.

Leurs réponses m’a fait penser à un sultan mythique et à un porc lépreux. Pour comprendre pourquoi, il faut 

Voici l’intégralité de mon premier courrier à la « Marche pour les sciences » :

Madame, monsieur,
Comme vous le savez peut-être, le bâtiment de l’université d’Alabama à Huntsville où travaille John Christy a été visé par des tirs par balles ce week-end. L’événement coïncide avec le passage de la « marche des sciences » locale non loin de là.
Christy étant connu pour ses positions climatosceptiques, l’idée d’un lien de cause à effet ne semble pas absurde, même s’il est bien entendu prématuré de porter quelque accusation que ce soit à l’égard de quiconque.
Par souci de clarification, j’estime néanmoins nécessaire que votre organisation prenne une position publique sur la question.
Dans votre réponse, veuillez tenir compte du fait que, sauf mention explicite de votre part sur tel ou tel point (ou sur l’ensemble) je considère la totalité de notre échange sur ce point comme public, et me propose de la publier sur mon blog.
Pour information, vous pouvez lire ici ma réaction première sur l’événement :
et ici mon opinion sur la « marche des sciences » :
Veuillez croire que, malgré nos désaccords, je rendrai compte avec loyauté de toute réponse que vous voudrez bien me faire parvenir.
Cordialement,
Benoît Rittaud.

Je n’attendais vraiment pas autre chose, avec ce courrier, qu’une réponse standard contre la violence sous toutes ses formes. Il arrive qu’il y ait de la casse après une manif, ou qu’un match de foot soit l’occasion pour certains supporters d’actes délictueux ou racistes. Quand ça se produit, personne ne dit que les syndicats ou le club de foot sont coupables, mais on apprécie quand même que les dirigeants aient un mot pour condamner l’inacceptable sans délai. On n’attend pas le résultat d’une enquête pour exprimer sa désapprobation de la violence : on la condamne clairement, point.

Une réponse convenable aurait donc pu être tournée ainsi : « Cher Monsieur, il est bien sûr prématuré de tirer des conclusions alors que bien des points de cette affaire reste obscurs. Qu’il soit bien clair que la violence sous toute ses formes est contraire à l’éthique même de la Marche pour les sciences. Nous regardons comme hautement improbable qu’un sympathisant de notre mouvement ait pu se rendre coupable de tels actes, toujours est-il qu’il va de soit que nous les condamnons de la manière la plus ferme, quel qu’en soit l’auteur et la motivation. »

Mais je n’ai rien reçu de ce genre. En fait, je n’ai rien reçu du tout.

À leur décharge je suis un méchant, qui a en plus eu le front d’annoncer la couleur en  les reportant à mon article sur la « Marche pour les sciences » qui n’a pas dû trop leur plaire. Je voulais jouer franc-jeu, mais peut-être l’avaient-ils compris comme une provocation… Nouvel essai trois jours plus tard, donc, qui tâchait de corriger le tir sur ce point :

Madame, monsieur,
Je vous ai écrit il y a trois jours le courrier rappelé ci-dessous. À ce qu’il me semble, une réaction de votre part à ces événements ne saurait attendre trop longtemps. La violence est un mal qui doit être combattu sans faiblesse, ce qui suppose, dans un cas de ce genre, une prise de position ferme, prompte et sans équivoque.
Pouvez-vous m’accuser réception de ce message et me faire part, à défaut d’une réaction, du délai qui vous est nécessaire à sa rédaction ?
Peut-être considérez-vous que mon blog n’est pas une plate-forme adaptée pour un communiqué de votre part. Si tel est le cas je vous invite à publier votre réaction directement sur votre site et m’envoyer le lien. Dans ce cas, je m’abstiendrai de signaler dans mon prochain article que notre échange aura pu être à l’origine de votre réaction.
À vous lire, cordialement,
Benoît Rittaud.

Ce second courrier n’a pas reçu davantage de réponse, ce qui, je ne vous le cache pas, a commencé à me chauffer un peu. Ça ne coûte pas cher d’accuser réception d’un mail, et vu les moyens qu’ils ont mobilisés pour leur événement du 22 avril, on peut penser qu’ils sont en mesure de torcher trois lignes vite fait contre la violence.

« En même temps » (comme dit l’autre), deux jours après leur manif, le site n’a toujours pas été mis à jour. En particulier il n’y a aucune revue de presse qui tire le bilan du truc : de là à penser qu’ils ont fait un bide qu’ils essaient tous d’oublier il n’y a pas loin. Mais quand même : quand on annonce 12000 « followers » et 6000 euros de dons, un communiqué laconique de trois lignes pour calmer un blogueur, ça doit pouvoir se faire. Au passage, saluons l’étonnante aptitude de nos scientifiques à obtenir des résultats si parfaitement ronds. Voici en effet une copie d’écran de leurs compteurs (prise ce soir, mais elle était identique cet après-midi) :

Compteur

Bon. Deux courriers sans réponse : c’est l’heure de passer aux choses sérieuses. Nouveau courrier à la « Marche pour les sciences », avec cette fois en copie les signataires de la tribune censée justifier la « marche », tribune parue dans Le Monde et dont ils ont l’air d’être fiers (c’est leur droit, si, si, c’est leur droit) :

Chers Collègues,

Je me suis adressé deux fois à l’adresse de contact de la « Marche pour les sciences » sans recevoir de réponse. Avant d’en tirer quelque conclusion que ce soit, je souhaite faire une dernière tentative, en incluant aux destinataires les signataires de la tribune parue dans « Le Monde » le 15 février (adresses électroniques trouvées sur internet), qui voudront peut-être réagir soit en leur nom, soit au nom de la « Marche pour les sciences ».

Ci-dessous les deux courriers déjà adressés, auxquels il n’y a rien à retrancher ni à ajouter si ce n’est qu’il s’agit de ma dernière tentative et que si nulle réponse ne parvient à ce troisième courrier, je me sentirai fondé à estimer que votre silence est délibéré.

Cordialement,

Benoît Rittaud.

Cela m’a valu trois retours dans la foulée. Le premier est typique de cette intolérance dont s’est tant de fois plaint Vincent Courtillot. Par charité je ne mentionnerai pas le nom de son auteur :

Cher Monsieur,
Je découvre cet épisode et votre post de blog, que je ne m’épuiserai pas à commenter car j’ai d’autres choses plus constructives à faire en ce moment. Concernant le premier point donc, je me suis un peu renseigné. J’ai trouvé entre autres un article sur un célèbre site pro-Trump (http://www.breitbart.com/biggovernment/2017/04/24/shotsfiredatclimateskeptics-office-duringmarch-for-science/) et une rapide mise au point sur un site de presse locale (http://www.al.com/news/huntsville/index.ssf/2017/04/shots_fired_at_office_building.html). J’aurais tendance à privilégier la lecture du second papier pour des raisons évidentes (les biais idéologiques de Breitbart sont connus). Une enquête est en cours et déterminera de quoi il en retourne. Pour l’heure, les conclusions que vous tirez sont – au mieux – prématurées. Et je n’en dirai pas plus.
Cordialement,
[Nom de l’auteur], qui ne parle pas au nom du comité d’organisation et sait qu’en répondant son nom sera hélas livré à la vindicte de vous et vos collègues climatosceptiques

Et dire que c’est un collègue universitaire qui a écrit ça. S’il fallait une preuve de plus qu’avoir un doctorat n’est pas la garantie d’une pensée cohérente, elle est faite.

L’auteur a « des choses plus constructives à faire » que de s' »épuiser à commenter » mes propos ? Le seul problème est que la « Marche pour les sciences » dont il est partie prenante annonçait ceci :

Marcher pour les sciences le 22 avril, (…) c’est affirmer la nécessité du dialogue entre sciences et sociétés (…). Cette marche sera également l’occasion de se poser ensemble la question de la place des sciences dans la société (…)

Au vu de la réponse qui m’a été faite, je crains fort que cette demande de « dialogue » se résume en fait à l’envie d’être admirés. Chers collègues, si le seul « dialogue » qui vous intéresse avec la société civile est celui de savoir sous quels profils vous êtes les plus beaux, autant que vous le sachiez : c’est cuit. Le monde a changé. Pour (re)gagner respect et estime auprès du grand public, vous allez devoir passer par une réelle remise en question, qui passera notamment par la prise en compte sérieuse des reproches qui vous sont faits.

Par charité encore, passons rapidement sur le « site pro-Trump » et autres facilités langagières si typiques du monde binaire dans lequel l’auteur du courrier a choisi de se placer. L’essentiel à retenir est ceci : mon correspondant a refusé de condamner la violence. Là mon bonhomme, je te le dis tout net : tu t’es déshonoré. C’est là la seule raison valable pour laquelle tu peux me dire merci de ne pas balancer ton nom.

Deuxième courrier reçu :

Je m’associe complètement à la réponse [du précédent].

Même motif, même punition. Next.

Troisième courrier :

Bonjour,

J’adhère également à la réponse [du premier auteur]. Il est remarquable que Breitbart ne se soit pas donné le mal de demander à la police leur avis. J’ajouterai que je trouve quelque peu surprenant que vous nous demandiez de nous prononcer sur des événements qui sont dans les mains de la justice. Indépendamment des conclusions de l’enquête, ce type d’incident doit être condamné, quelqu’un soit l’auteur-e. Vous serez d’accord avec moi que la violence qu’elle soit verbale ou physique n’a pas plus droit de cité dans une démocratie que les accusations sans preuve.

Cordialement,

[Signature]

Encore un universitaire qui ne sait pas lire, vu que j’ai spécifié explicitement, aussi bien dans mes courriers que dans mon article sur l’affaire, que je n’accusais personne. Bon, tout le monde n’est pas capable de lire un texte correctement, c’est-à-dire en lisant ce qui est écrit et non ce qu’on veut à tout prix y lire…

C’est ce troisième courrier qui m’a fait penser à ce sultan mythique et au porc lépreux qui m’ont servi de teaser en début d’article. (NB : je conseille à Yanarthus de ne pas lire ce qui suit. Conseil hypocrite car il lira quand même, mais bon, je l’aurai prévenu.) Le sultan mythique s’appelle Mourad, qui fait le mal durant toute sa vie de guerrier impitoyable et cruel. Se promenant par hasard, il passe à côté d’un porc presque mort qu’un boucher vient d’écorcher.

Tous les passants fuyaient loin de la bête impure ;
Qui donc eût pitié de ce malheur hideux ?
Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux ;
L’un torturé, mourant, maudit, infect, immonde ;
L’autre empereur, puissant, vainqueur, maître du monde,

Oui, c’est Victor Hugo. L’histoire, qui s’appelle « Sultan Mourad », figure dans La Légende des siècles. (Je t’avais prévenu, Yanarthus !)

Le cruel guerrier, un instant mû par la pitié, donne un coup de pied à la bête pour l’aider à mourir. Il meurt à son tour et, à l’heure de son jugement où ses innombrables victimes se pressent pour l’accabler, l’on voit le porc, seul, plaider pour lui.

On vit, dans le brouillard où rien n’a plus de forme,
Vaguement apparaître une balance énorme ;
Cette balance vint d’elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr’ouverts,
Se placer sous la foule immense des victimes ;
Au-dessus du silence horrible des abîmes,
Sous l’œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,
Terrible, elle oscillait, et portait, s’éclairant
D’un jour mystérieux plus profond que le nôtre,
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l’autre.

Du côté du pourceau la balance pencha.

« Un seul instant d’amour rouvre l’Éden fermé », ajoute le poète. Et c’est ce qu’il y a à trouver dans ce troisième courrier. Noyé dans tout autant de bêtise que le reste se trouve cet éclair de dignité :

ce type d’incident doit être condamné, quelqu’un soit l’auteur-e.

Voilà, l’un d’eux l’a donc finalement dit.

Maintenant, qu’ils se déchaînent s’ils le souhaitent en racontant tout et n’importe quoi : que je les accuse d’avoir tiré eux-mêmes, que je vote pour Trump, que je suis raciste parce que le méchant s’appelle Mourad, que je me prends pour Dieu… Qu’importe : l’un d’eux a condamné la violence. Alors je leur pardonne.

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8 réflexions au sujet de « Les routes tortueuses du pardon »

  1. Il n’y a pas plus sourd qui ne veut entendre !
    Le syndrome de la « dissonance cognitive » est en marche…

    tient ! « en marche », ça me rappelle quelque-chose ?

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  2. Bravo Benoît pour votre courage et votre persévérance. Je n’aurais jamais osé m’adresser directement aux organisateurs français de cette marche. Mais vous avez raison, il faut leur ouvrir les yeux, les obliger à regarder à côté, même si ça fait mal et que ça ne rapportera rien dans l’immédiat.
    Ils savent que d’autres pensent différemment et qu’ils ne sont pas incultes et méprisables pour autant.

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  3. Tout démontre, aussi bien dans la forme que dans le fond, que ces gens là au pouvoir, seraient aussi mortellement nuisible que ceux pour lesquels ils croient combattre en se drapant de vertu.

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