Quatre mariages, un tripatouillage

Encore un indispensable article de Yanarthus, toujours sur un de ces sujets de fond dont on parle trop peu. L’article aurait pu aussi être titré « Les mariés de la Une »…

par Yanarthus

Du lundi au vendredi à 17h, TF1 diffuse l’émission « Quatre mariages pour une lune de miel ». Tout à fait digne du niveau habituel de TF1, celle-ci est une compétition entre quatre cérémonies de mariage. S’il vous faut une preuve du caractère magistral de la formule la voici : il existe des variantes pour les maisons d’hôtes (« Bienvenue chez nous »), les hôtels (« Bienvenue à l’hôtel ») et les campings (« Bienvenue au camping »). Ne subsiste donc aucun doute sur l’importance d’analyser les ressorts d’une compétition aussi fondamentale.

Le principe des quatre émissions (c’est-à-dire le mode de désignation du vainqueur) est le même et nous nous consacrerons donc uniquement à la version matrimoniale « Quatre mariages pour une lune de miel ».

Chaque jour du lundi au jeudi, le téléspectateur assiste au résumé de la cérémonie de mariage d’un couple. Les trois autres mariées engagées dans la compétition de la semaine sont invitées et jugent les festivités sur cinq critères : lieu de la soirée, repas, ouverture de bal, ambiance, robe de la mariée. La moyenne des points attribués par les trois « mariées-juges » à chaque critère constitue donc une note (sur 20) et la moyenne sur l’ensemble des cinq critères donne le score total du mariage.

Par exemple, lors de la semaine du 20 au 24 février, nous avons successivement assisté aux mariages de Priscilia sur le thème « Chic à l’Italienne », d’Emily sur le thème « Chic & Classique », de Myriam sur le thème « La Fête au village » et de Claudine sur le thème « Romantique ».

L’émission du vendredi est le résumé des quatre précédentes. Elle présente le moment tant attendu où chaque couple découvre les notes attribuées par les trois autres mariées-juges. Naturellement, tout l’intérêt de l’émission réside dans les réactions des mariés à leurs notes et dans les conflits qui en découlent et qui se règlent ensuite sur le parvis d’un manoir sous forme d’échanges fielleux. Le couple vainqueur est celui qui a la meilleure note globale, il gagne une « lune de miel » au bout du monde.

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La cohérence du nombre de chiffres significatifs, c’est pas trop leur truc, à TF1.

Notons que seules les mariées (et pas leurs époux) sont invitées aux cérémonies des autres et donc les seules à les noter. Il y a parfois des mariages de couples du même sexe (un homme peut alors être marié-juge) mais les cérémonies en compétition sont majoritairement des mariages hétérosexuels et ce fut le cas des quatre de la semaine qui nous intéresse.

Voici donc le tableau des notes attribuées lors de la semaine du 20 au 24 février.

    Juge Priscilia Juge Emily Juge Myriam Juge Claudine Moyenne
Mariage de Priscilia (Chic à l’Italienne)

Moyenne générale : 11,9

Lieu   10 13 13 12,0
Rep   8 13 13 11,3
Ouv   8 11 12 10,3
Amb   10 14 14 12,7
Robe   10 15 14 13,0
Mariage d’Emily (Chic & Classique)

Moyenne générale : 12,9

Lieu 11   14 13 12,7
Rep 11   14 12 12,3
Ouv 12   13 12 12,3
Amb 14   14 13 13,7
Robe 12   15 13 13,3
Mariage de Myriam (La Fête au village)

Moyenne générale : 11,3

Lieu 11 10   12 11,0
Rep 12 10   12 11,3
Ouv 12 10   12 11,3
Amb 12 10   13 11,7
Robe 12 10   12 11,3
Mariage de Claudine (Romantique)

Moyenne générale : 10,5

Lieu 11 9 10   10,0
Rep 11 9 10   10,0
Ouv 12 10 10   10,7
Amb 10 10 10   10,0
Robe 14 10 11   11,7

C’est donc le mariage d’Emily (et Gianni) qui est déclaré vainqueur avec une moyenne de 12,9/20 et ce couple gagne une lune de miel aux Maldives.

Mais il suffit de regarder le tableau pour constater que les notes attribuées par Emily sont très largement inférieures à celles de toutes les autres mariées-juges. Ainsi, ce sosie de Sheila Carter, la légendaire méchante des soaps Amour, Gloire et Beauté et Les Feux de l’Amour n’a mis que des notes entre 8 et 10 là où presque toutes les autres notes sont entre 11 et 15 et aucune autre strictement inférieure à 10…

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Il faut reconnaître que Sheila Carter a les moyens de sa politique.

Confirmons cette impression avec les moyennes :

    Juge Priscilia Juge Emily Juge Myriam Juge Claudine Moyenne
Mariage de Priscilia Moy.   9,2 13,2 13,2 11,9
Mariage d’Emily Moy. 12,0   14,0 12,6 12,9
Mariage de Myriam Moy. 11,8 10,0   12,2 11,3
Mariage de Claudine Moy. 11,6 9,6 10,2   10,5
Moyenne générale 11,8 9,6 12,5 12,7 11,6

L’analyse immédiate est donc que la méchante Emily a gagné parce qu’elle a mis des pains à tout le monde : la moyenne des notes qu’elle a attribuées est très inférieure à toutes les autres, sur les trois mariages qu’elle a évalués.

On n’est jamais plus mal servi que par les autres

Il est indéniable que les candidats de ce jeu sont juge et partie et ont objectivement intérêt à mettre de mauvaises notes à leurs rivaux. D’ailleurs, ce procédé efficace mais assez peu élégant a été repéré par les autres mariées-juges qui, lors de la découverte des notes qu’Emily leur avait attribuées, l’ont souvent qualifiée de « stratégique ». Soyons bien clairs : cet adjectif est sans doute la pire insulte imaginable dans ce genre de jeu. On peut dire « tricheur », « malhonnête » ou même « voleur », mais « stratégique », ça, c’est vraiment très grave.

Il faut d’ailleurs bien reconnaître que les justifications d’Emily pour certains des nombreux 10 qu’elle a attribués sont assez contradictoires avec cette note. À propos de l’ambiance du mariage de Priscilia, « j’ai passé une très bonne soirée, je me suis éclatée » ; à propos de la robe de Myriam, « c’est un 10, c’est la moyenne, c’est bien » ; à propos de l’ouverture de bal de Myriam, « c’était en douceur, c’était mignon à regarder, très sincère, très sensuel, j’ai bien aimé ».

Mais ce qu’il y a de bien, c’est que comme tout heel de catch qui se respecte, Emily assume son « côté stratégique », comme en témoigne ce dialogue avec son mari :

« Maintenant, j’dois reconnaître quand même qu’au mariage de Priscilia, y avait quand même aussi une bonne ambiance, j’ai mis 10, c’est la moyenne.

– T’as été stratégique aussi

– Ben, heu, ‘tends, on est en compétition, j’ai l’habitude de vouloir gagner, un combat, j’le perds jamais.

– C’est l’jeu.

– Advienne que pourra.

– Que l’meilleur gagne.

– C’est clair. »

Le tout suivi du roulage de pelle réglementaire entre Diaboliques.

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– Inutile de leur faire croire qu’on est des gentils, autant assumer nos saloperies.

– Tu as raison Rhett, les faibles adorent se sentir floués, ça les renforce dans leur complexe d’infériorité.

Ou encore lors de la scène finale sur le perron du manoir, apprenant qu’elle a gagné et recevant de son mari un bouquet de roses célébrant leur victoire, quand elle lance à ses trois rivales :

« Moi, comme chuis fair-play jusqu’au bout, je vous offre une rose. C’était un jeu, faut pas l’oublier. »

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Allez, dépêche-toi d’enlever les épines de cette rose si tu veux que je t’envoie des photos des Maldives.

Un peu de morale dans un monde de stratèges

Voyons maintenant comme essayer de contrer cette stratégie du « j’mets des sales notes aux autres pour gagner ».

Une première méthode, qui fut utilisée au patinage artistique (sport pas exempt de scandales où des juges d’un pays notent leurs propres compatriotes lors des compétitions internationales…), consiste à ce que chaque mariée-juge classe ses trois rivales et accorde alors trois points au mariage qu’elle classe premier, deux au deuxième et un au troisième. Ainsi, on peut mettre les notes aussi basses qu’on veut, cela n’a aucune influence sur le classement de son propre mariage. C’est aussi le système adopté au Concours de l’Eurovision où chaque pays attribue 12 points au vainqueur de son propre classement, 10 au deuxième, 8 au troisième, 7 au quatrième puis un point de moins jusqu’au dixième (avec impossibilité de se donner des points à soi-même, bien sûr !). L’inconvénient du système de l’Eurovision est que le vote populaire occasionne souvent des choix politiques en faveur des pays voisins ou amis plutôt que pour les bons musiciens. C’est du moins l’explication fournie pour comprendre les résultats modestes de la France dans cette compétition.

Les classements par mariée-juge sont alors :

Juge Priscilia :

1ère : Emily (12,0) : 3 points

2e : Myriam (11,8) : 2 points

3e : Claudine (11,6) : 1 point

Juge Emily :

1ère : Myriam (10,0) : 3 points

2: Claudine (9,6) : 2 points

3e : Priscilia (9,2) : 1 point

Juge Myriam :

1ère : Emily (14,0) : 3 points

2: Priscilia (13,2) : 2 points

3e : Claudine (10,2) : 1 point

Juge Claudine :

1ère : Priscilia (13,2) : 3 points

2e : Emily (12,6) : 2 points

3e : Myriam (12,2) : 1 point

D’où, au général :

1ère : Emily (8 points)

2e ex æquo : Priscilia et Myriam (6 points)

4e : Claudine (4 points)

Pour être « stratégique », il faut donc plomber son principal adversaire pour la première place, ce qui n’est pas facile car les notes sont attribuées à l’issue de chaque mariage et avant que les cérémonies suivantes n’aient lieu : il est alors difficile de savoir qui sera bien placé à la fin de la compétition. Il n’empêche qu’Emily y est parvenue en plaçant Priscilia dernière de son classement alors qu’inversement, la naïve Priscilia classait Emily première…

Une autre méthode de « rétablissement de l’équité sportive », dite du « prends dans la gueule ce que tu fais aux autres », consiste à ajouter aux notes des trois mariées-juges pour le mariage d’une candidate la moyenne des notes attribuée par la candidate elle-même aux autres cérémonies de mariage. Ici, la note d’Emily serait donc la moyenne des notes attribuées par Priscilia (12,0), Myriam (14,0) et Claudine (12,6) et de sa propre moyenne sur les trois mariages (9,8), histoire que ses méfaits ne restent pas impunis. Ainsi, une candidate saurait, en mettant une mauvaise note au mariage d’une autre, que cette note compterait aussi pour son propre mariage !

Avec ce système, les notes sont les suivantes :

Priscilia : (9,2 + 13,2 + 13,2 + 11,8) / 4 = 11,8

Emily : (12,0 + 14,0 + 12,6 + 9,8) / 4 = 12,0

Myriam : (11,8 + 10,0 + 12,2 + 12,5) / 4 = 11,6

Claudine : (11,6 + 9,6 + 10,2 + 12,7) / 4 = 11,0

Emily est donc punie pour sa vilénie, mais pas assez : elle gagne quand même.

Une dernière méthode consiste à corriger chaque note afin que les moyennes des notes attribuées par les quatre mariées-juges soient les mêmes. Lors de cette semaine, la moyenne générale des notes est de 11,63, une méthode pourrait donc consister à multiplier toutes les notes d’une mariée-juge par le quotient 11,63/MM est la moyenne de toutes les notes attribuées par la mariée-juge, ce qui assurerait que la moyenne des notes corrigées serait la même pour les trois mariées-juges. Il s’agirait d’une calibration qui n’est pas sans rappeler les techniques utilisées dans la reine des sciences, la climatologie.

Ainsi, les notes mises par Priscilia (moyenne 11,8) restent quasiment identiques (multiplication par un facteur 0,986), celles de Myriam et Claudine légèrement diminuées (respectivement facteurs multiplicatifs 0,933 et 0,918), celles d’Emily considérablement augmentées (facteur multiplicatif 1,212), ce qui permet bien de compenser son impitoyable notation.

On fait alors la moyenne des notes corrigées et on obtient :

Priscilia : 11,9

Emily : 12,2

Myriam : 11,7

Claudine : 10,9

Damned, Emily gagne encore !

En conclusion, on a beau tripatouiller les notes comme une vulgaire équipe de hockeyeurs, à la fin, c’est toujours la méchante qui gagne.

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Ah oui mais nous, c’est différent, on protège la planète, on est des gentils !

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8 réflexions au sujet de « Quatre mariages, un tripatouillage »

  1. Bonsoir Yanarthus,

    Il existe aussi la méthode suisse des appels d’offres : pour chaque critère, on annule les extrêmes, la note la plus basse et la note la plus haute. Ainsi Claudine aurait eu un total de 51 points, Myriam 59 et Emily la « heel » avec ses 64 points aurait été battue par Priscilia et ses 65 points : la morale aurait été enfin sauve !

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    • Oui, supprimer les extrêmes est utilisé dans plein de discipline sportives. Je trouve ça idiot; cela suppose qu’il y a deux notes biaisées et qu’elles sont aux deux extrêmes.

      Je préfère la normalisation des moyennes.

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      • Ah bon, il faut être courtois envers les règles de notation du patinage artistique?

        Bon, alors quelle est la norme de « idiot »?

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      • La norme de l’idiot, c’est de se cacher derrière un pseudo. Et de plus, faire trop long ! Un exemple : pourquoi ajouter « ouriste » ? Simplet suffisait.

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      • Quatre semaines de trek dans la vallée de la Khangphu… sans internet, ni simples touristes : un paradis !

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    • C’est une bonne idée, en effet, et c’est vrai que c’est utilisé dans les disciplines sportives (aux JO, je revois les sept notes de plongeon dont on ne retient que les trois du milieu, il me semble).
      On devrait faire comme ça avec le climat : créer plein de modèles stupides dont on sait qu’ils surestimeraient largement la température moyenne future, afin que les plus hauts des autres se retrouvent proches de la médiane et aient l’air crédibles.
      En fait, c’est peut-être ce qui a déjà cours…

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