Les Harmoniques

Gérald Tenenbaum, dont j’ai déjà parlé ici, est un ami qui réunit les qualités de mathématicien et d’écrivain à haut niveau. Il a eu la gentillesse de m’envoyer en avant-première un exemplaire de son dernier roman qui paraît aujourd’hui même.

Venise, 2015. Puis Buenos Aires, 1994. Puis Paris, 2000. Des lieux et des instants de rencontres où se tissent des destins qui ignorent ce qui les lie. Les attentes tranquilles ou impatientes transforment la camaraderie en fraternité, les accidents de la vie aiguisent les souvenirs jusqu’à leur offrir de nouvelles incarnations, tandis que la grande marche de l’Histoire se joue des espoirs de chacun. Une femme ne peut faire le deuil de sa sœur jumelle disparue sous la dictature de Videla. Le cri des survivants perce les décombres d’un attentat à la bombe perpétré par une officine iranienne. Un homme et une femme connaissent un étrange coup de foudre lors d’une grande réception à une ambassade.

Je n’ose écrire qu’il faut se précipiter sur ce roman, parce que lire Les Harmoniques c’est d’abord s’immerger dans des univers intérieurs en suivant un style profondément doux qui réussit le tour de force de faire sens malgré la dureté extrême du monde. Dans ce calme de la douleur, les événements comptent moins que leur résonnance au creux des âmes. L’explosion d’un immeuble, tragédie ponctuelle et incident fondateur, fait glisser les destins presqu’en silence.

Pour cette fois, et contrairement à ses deux derniers romans (L’Affinité des traces (Héloïse d’Ormesson, 2012) ; Peau vive (La Grande Ourse, 2014)), le mathématicien perce derrière le romancier. Le titre, tout d’abord, qui rappelle l’analyse harmonique, peut être compris comme évoquant une succession de reflets, ou plutôt de répliques, chacune aussi différente des autres qu’indissolublement liée à elles. L’exergue d’Eugène Catalan ensuite, où il est question de proportion harmonique. L’un des personnages principaux, enfin, qui est mathématicien et a l’occasion d’évoquer son travail. Les mots sont parfaitement choisis, je dois me retenir pour ne pas citer la page toute entière : « Le raisonnement (…) vient tout à la fin. Il est comme le ciment qui scelle les briques lorsque le maçon a monté le mur. Avant cela, il faut apporter le matériau de construction, trouver l’argile et façonner les briques. Et c’est plus souvent le cœur, ou plutôt l’âme, qui porte tout cela. »

Pas plus que dans ses livres précédents l’auteur ne fait de son histoire un « roman mathématique ». Les mathématiques peuvent bien susciter des passions dévorantes, elles ne pourront jamais éclairer à elles seules le cœur ou l’âme, ni s’approprier des thèmes pourtant inépuisables : le fracas du monde qui résonne dans les destins anonymes, l’esprit d’un lieu comme émanation de l’esprit de ceux qui lui donnent vie, ou encore l’éternelle tragédie de l’histoire juive. Ce n’est donc qu’en apparence que le titre du livre fait la part belle aux mathématiques, car sa fonction est d’abord de dire que, bien souvent, l’écho sait être plus réel que le cri qui lui donne naissance.

Gérald Tenenbaum, Les Harmoniques, Éditions de l’Aube, 2017, 224 p., 22 €.

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