Deux poids, deux mesures

Comment savoir si l’information donnée par un média est objective ? En général, il n’y a pas moyen : quel que soit l’angle choisi pour n’importe quel sujet, on peut toujours soupçonner que celui-ci a été choisi pour de mauvaises raisons.

Il est cependant une situation, assez rare il est vrai, où il est possible de mesurer le degré d’objectivité d’une rédaction : c’est celui où deux informations arrivées à peu près en même temps et identiques dans leur principe présentent une différence de contenu idéologique. Si les deux informations ne sont pas traitées de la même manière, l’une étant rapportée sans esprit critique tandis que l’autre est disséquée pour lui trouver tous les défauts imaginables, on sait que le média en question n´est pas neutre. Ce n’est pas une critique en soi (chacun a le droit d’avoir une orientation idéologique), sauf si ledit média se targue d’une objectivité lui permettant de prétendre au titre de Journal de référence.

Vous l’aurez compris : l’actualité de ces derniers jours a involontairement donné l’occasion au Monde d’illustrer une nouvelle fois son biais idéologique.

La première information dans l’ordre chronologique est celui du « jour de libération fiscale »,  arrivé cette année le 29 juillet selon l’Institut Molinari et le 26 selon Contribuables associés. L’idée consiste (avec des nuances possibles dans la méthode de calcul) à établir le rapport entre la dépense publique et le PIB du pays (environ 57%), et à le multiplier par 365 pour avoir un équivalent en nombre de jours par an où la richesse nationale sert à alimenter les caisses de l’État.

Il s’agit bien sûr d’un calcul très grossier, avant tout destiné à mettre en scène un « chiffre frappant ». L’objectif principal relève de la communication : utiliser la sidération facilement induite par les « chiffres » pour, on s’en doute, provoquer l’indignation du contribuable qu’il s’agit de présenter comme excessivement ponctionné. Il ne faut donc pas accorder au « jour de libération fiscale » une importance excessive… et c’est pourtant ce que fait Le Monde en s’attachant à « démontrer » que le concept n’a pas de sens. Pensez-donc : un concept imaginé par des « milieux libéraux et libertariens américains, promu par Milton Friedman, « pape » du libéralisme économique moderne« , qui plus est diffusé par les « think-tank libéraux » (très très méchants) qui ne sont autres que des « associations de lobbying » ne mérite qu’une chose : qu’on fasse flèche de tout bois pour le mettre à terre, quitte à raconter un peu n’importe quoi. Le Monde convient que le calcul desdits méchants libéraux est correct, et même que le fond de l’affaire l’est aussi (le niveau élevé des prélèvements en France), mais comme il s’agit de dézinguer à tout prix, il se ridiculise en s’indignant par exemple que le calcul est sujet à des « effets de moyenne » (une moyenne ne dit pas tout : belle découverte).

Soyons clair : je suis d’accord pour dire que le « jour de libération fiscale » est loin d’être un indicateur parfait (euphémisme). Toutefois, pour me faire l’avocat du diable, il faut convenir que :

  • Il a un sens (même si son importance ne doit pas être exagérée) : il exprime la proportion de ce que prélève annuellement l’État de la richesse nationale.
  • Il est simple, c’est-à-dire qu’il va à l’essentiel sans multiplier les raffinements méthodologiques qui « font sérieux » mais n’apportent rien de substantiel. (En parlant de « calcul alambiqué », les journalistes du Monde ne font rien de plus que d’étaler de la mauvaise foi.)
  • Il est neutre, même s’il est porté par des organismes qui ont une claire intention idéologique. Après tout, rien n’empêche d’utiliser le « jour de libération fiscale » pour introduire un discours disant : « à partir du 29 juillet, chacun ne travaille que pour soi, voyez comme c’est scandaleux : il n’y aura plus aucune solidarité nationale les cinq prochains mois ! »
  • Il est explicite : la méthode de calcul et les données utilisées sont accessibles à tout un chacun.

Bref, le « jour de libération fiscale » n’est ni plus ni moins qu’un outil de communication parmi tant d’autres. Ni meilleur ni pire.

L’autre « information » tombée cet été et identique dans son principe est celui du « jour de dépassement », cette année arrivé le 8 août et annoncé comme il se doit par les pages Planète du Journalderéférence. Il s’agit du jour où l’humanité aurait déjà voracement consommé toutes les ressources que la bienveillante Terre Nourricière a bien voulu lui préparer pour cette année, jour après lequel il faudra puiser dans les Réserves Sacrées pour, vaille que vaille, survivre jusqu’au premier janvier prochain. (Le dénommé h16 a déjà dit tout le bien qu’il pensait de cet indicateur de nos péchés collectifs.)

L’idée comme l’intention du Global Footprint Network sont fondamentalement les mêmes que celles de Molinari et de Contribuables associés : utiliser un jour de l’année pour  matérialiser une donnée et « provoquer un débat ». Faire le buzz, quoi. C’est humain. Les réserves données plus haut pour le « jour de libération fiscale » s’appliquent à l’identique au « jour du dépassement », sauf qu’en pratique, quelques différences peuvent être notées, l’avocat du diable que j’ai tâché d’être plus haut ne pouvant réutiliser aucun des arguments précédents, car le « jour du dépassement »

  • n’a pas de sens clair, ne serait-ce que parce que ce n’est pas la gentille Terre qui nous donne à manger mais l’humanité qui, principalement à l’aide de ce qu’elle a sous le casque (certains journalistes exceptés), parvient à produire ce dont elle a besoin (à moins, bien entendu, qu’une enquête ne vienne à révéler que les ordinateurs poussent sur les arbres).
  • est nécessairement complexe, donc incertain car nécessite de multiples paramétrages plus ou moins arbitraires qui sont autant de sources de biais. Ainsi, cet article qui explique la manière dont les calculs sont faits convient non sans candeur que, « à cause de la difficulté à assigner un rendement aux terrains bâtis, (…), les aires urbaines sont supposées prendre la place de terrains agricoles fertiles. » Ben voyons.
  • n’est pas neutre, car il n’existe pas de manière de quantifier objectivement de manière « biologique » le coût d’une pollution (par exemple). Seule l’économie peut s’y essayer, par exemple à partir du coût de la dépollution (lequel dépend pour une large part de facteurs sans rapport avec l’écosystème : état des techniques, coût de la main d’œuvre, exigences politiques du moment, acceptabilité sociale…).
  • n’est pas explicite, car les données employées ne sont pas accessibles à tous mais seulement à ceux qui montrent patte blanche, faisant de facto de l’indicateur du Global Footprint Network un exemple de plus de cette « science poubelle » qui est hélas la marque de fabrique de bien des organismes qui s’affichent en défenseurs de l’environnement.

Serez-vous surpris : les « Décodeurs » du Monde n’ont pas jugé bon de mener la critique du « jour du dépassement » comme ils l’ont fait pour le « jour de libération fiscale ». (À la place, bien au contraire, nous avons même eu droit à une mignonne infographie pour illustrer ce terrible dépassement des capacités de Gaïa.) Le Journalderéférence avait peut-être l’excuse de ne pas avoir eu le temps de montrer patte blanche (il fallait bien relayer l' »information » sans perdre de temps). Si l’Institut Molinari ou Contribuables associés veulent éviter les foudres du Monde,  peut-être devraient-ils songer à ne plus révéler comment ils calculent le « jour de libération fiscale ».

Cela dit, par les temps qui courent, être critiqué par le Journalderéférence, c’est plutôt un titre de gloire…

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6 réflexions au sujet de « Deux poids, deux mesures »

  1. On pourrait dire la même chose des calculs de FMI (enfin, pas vraiment du FMI d’ailleurs) et l’OCDE sur les externalités négatives (négatives, forcément négatives) de l’usage de carburants fossiles qui va jusqu’à compter la congestion sur les routes en « externalité » des carburants…

    On a aussi eu l’histoire des externalités négatives de l’agriculture intensive, incluant le fait que ceux qui souhaitent l’éviter doivent acheter du « bio » plus cher!

    Mais c’est comme le (fumeux) « toutes choses étant égales par ailleurs », où on ne comprend jamais quelles choses sont égales ou et quelles choses sont modifiées, et comment une chose peut être égale et modifiée en même temps. Un exemple fameux est la Terre sans GES mais avec le même albédo, donc en principe les mêmes océans, les mêmes glaciers, la même végétation… et la même couverture nuageuse!

    On est plus dans Buffy contre les vampire que dans le monde réel.

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  2. Les 2 grosses interrogations :

    1/ pourquoi la dépense (57%) et pas les prélèvements (45%)
    2/ pourquoi pas de calcul sans méchant CO2 anthropique ? avec comparaison des rendements agricoles et forestiers …

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  3. C’est vrai que c’est terrible : si on continue à dépenser tous les ans deux fois ce que la Terre peut renouveler, sachant que la planète à environ 4 milliards d’années, on en déduit aisément que dans 3 milliards d’années on sera tous foutus.
    Ou alors, c’est qu’on doit implicitement comprendre que la portion de prélèvement ne va pas rester constante à deux ans par an, mais bien suivre une courbe EXPONENTIELLE. Et alors là ça craint.
    La sphère de Dyson va vraiment devoir arriver vite – sauf que je ne suis pas sûr du côté éthique de faire de l’ombre aux regions solaires lointaines, qu’en pense Greenpeace ?

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  4. Dans un pays ou l’essentiel des dépenses de l’Etat consiste à rendre aux individus ce qu’il leur a pris par l’impôt ou les taxes, on peut très bien imaginer un taux de prélèvement obligatoire de 200 ou 300% du PIB. En poussant la chose un peu loin, on pourrait attendre toute notre vie, puis mourir sans même voir le jour de la libération fiscale se lever. L’Etat esclavagiste nous aurait tout pris. Mais assez malin, il nous aurait engraissé pour mieux nous tondre grâce à des crédits d’impôt, de l’assurance chômage ou maladie.
    J’ai un pote qui a acheté une voiture électrique, il a reçu 10000€ de l’Etat. Une vrai libération fiscale anticipée.

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