Les peurs exponentielles du jour

Coup sur coup, deux peurs exponentielles nous ont été servies bien chaudes par les médias sur l’air de « ça va vite, ça va trop vite, ça va péter » : discours classiques, donc, recettes éculées diront ceux qui oublient que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures peurs.

La première alerte angoissée est venue d’un colloque de l’Organisation mondiale de la santé qui s’est tenu à Prague au début du mois. L’une des communications a fait grand bruit. « Obésité : vers une épidémie globale en 2030 en Europe » selon Libération, « Obésité en Europe : l’OMS tire la sonnette d’alarme » pour Les Échos… j’arrête là, vous n’aurez aucun mal à en trouver d’autres.

En-dehors des titres plus racoleurs les uns que les autres, tous les articles de presse sur le sujet se ressemblent, car tous sont plus ou moins la recopie d’un même communiqué sur l’apocalypse bedonnante qui se profile sur le Vieux Continent. Dès 2030, donc, la plupart d’entre nous ne rentrera plus dans son pantalon actuel – en Irlande ils seront même environ neuf sur dix. Comment le sait-on ? Simple : on fait des « estimations ». Il est difficile de dire si celles-ci proviennent effectivement d’un modèle exponentiel car… elles ne sont pas encore publiées. C’est ballot, hein ? « Unpublished estimates » : c’est écrit en toutes lettres dès le premier paragraphe du communiqué mentionné plus haut. En bon français : on ne sait pas comment les chercheurs impliqués, en l’occurrence Laura Webber et Joao Breda, ont obtenus leurs chiffres. On ne peut donc pas affirmer à coup sûr qu’il s’agit d’un modèle exponentiel, donc, mais mon petit doigt me dit que pour arriver à 90% d’Irlandais obèses d’ici quinze ans, un bon vieux y‘(t)=k y(t) est fort commode — fût-il dissimulé dans un maquis de considérations annexes. (NB : J’ai demandé des détails à l’un des chercheurs, sans réponse pour l’instant.)

Bref, l’Europe entière s’est vue infliger une nouvelle tranche de peur « scientifique » sur la base de projections qui n’ont pas été dûment vérifiées. C’est hélas une habitude émergente : on fait un buzz préventif pour « inciter à l’action », et on verra bien après, parce que de toute façon, quand c’est pour la bonne cause, l’exactitude scientifique n’est pas le plus important.

Entendons-nous bien : je ne suggère évidemment pas qu’il ne faudrait rien faire contre l’obésité. Ce qui m’intéresse ici, c’est la légitimité d’une annonce à caractère scientifique. Or du point de vue de la science, justement, le rétropédalage a commencé dès le lendemain. Mais on ne devrait pas trop en entendre parler.

La seconde peur exponentielle nous vient cette fois de la Royal Society, où Andrew Ellis a fait savoir que bientôt internet allait exploser, faute de capacité suffisante pour répondre à une demande toujours croissante des utilisateurs. Le Daily Mail ouvre son papier sur le sujet par une phrase on ne peut classique de mise en scène de la peur exponentielle : « Au rythme actuel, dans vingt ans toute la production d’électricité britannique pourrait être employée à l’usage d’internet. » Le passage clé est bien entendu ce « au rythme actuel« , qui nous fait retrouver notre ami y‘(t)=k y(t) et son exponentielle afférente. (Le dénommé h16 a eu l’outrecuidance d’écrire avant moi cet excellent papier sur cette affaire, je lui garde un chien de ma chienne.) Heureusement par ailleurs, les nouvelles technologies étant par ailleurs plutôt un bastion de l’optimisme exponentiel (lois de Moore, tout ça), les objections à cet énième modèle malthusien d’apocalypse numérique ont été immédiates.

Le principal point commun à ces deux derniers avatars de la peur exponentielle ? Les deux sont sortis du bois lors de colloques tenus par des scientifiques. Des vrais. Sûrement compétents dans leur domaine, mais qui une fois de plus n’ont pas résisté à la fascination pour les grands nombres à laquelle conduit invariablement la croissance exponentielle. Rien de vraiment nouveau sous le Soleil, en vérité, mais tout de même deux pièces de plus à mettre dans l’herbier commencé dans mon chapitre 2.

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3 réflexions au sujet de « Les peurs exponentielles du jour »

  1. Ping : Obésité, Internet : les peurs exponentielles du jour | Contrepoints

  2. Double exponentielle:
    la peur exponentielle génère des craintes exponentiellement plus grandes, ce qui est un stress qui par sa croissance exponentielle nous conduira plus nombreux (est-ce possible?) et plus prématurément à la mort.
    Enfin un problème de démographie malthusienne en voie de résolution !

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  3. Je me suis toujours dit que le problème de l’obésité faisait partie des grandes rétroactions absentes de « Limiths to growth ? ».
    Dans le rapport, le quota alimentaire par tête semble avoir une croissance exponentielle avant de rapidement être contraint par tout un tas de problèmes (pollution et épuisement des sols).

    Voici Ce qu’écrit Jancovici sur son site Manicore :
    [vers la fin, faute de solution aux problèmes] Les auteurs ont donc « forcé » le modèle pour le conduire à la stabilisation de toutes les variables de sortie (population, produit industriel par tête, quota alimentaire par tête, etc […] Avec ce jeu d’hypothèses, le modèle stabilise le produit industriel par tête et le quota alimentaire par tête à 3 fois la valeur moyenne de 1970, tout en évitant un emballement de la pollution.

    Ce n’est bien sur une moyenne entre les baleines occidentales et les squelettes sahéliens.

    On est jamais assez visionnaires.

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