Une thèse en sciences sociales sur la controverse climatique

C’est un grand plaisir que d’annoncer la soutenance de thèse de mon ami Lionel Scotto d’Apollonia, de l’université Montpellier-3, intitulée Les Controverses climatiques : une analyse socioépistémique, dont le texte est en ligne ici. La soutenance aura lieu à Montpellier le 14 octobre (je serai à Liège… : caramba !).

Lionel et moi avons fait connaissance il y a quelques années, lorsqu’il m’a envoyé pour avis son mémoire de master 2 qui portait sur le même sujet et dont le contenu était déjà presque celui d’une thèse. Physicien de formation, il est le seul en France à être parvenu à réunir, il y a quelques mois, une dizaine de personnes (dont moi-même) aux avis diamétralement opposés sur le climat et à les avoir fait discuter dans une même salle toute une après-midi sans que les chaises ne volent à travers la pièce. Très au fait de tous les éléments de la controverse (l’un de ses travaux a même été repris par Judith Curry sur son blog), il est aussi de ceux qui ont choisi de rester neutre. Il en a fait un impératif catégorique au point que, alors qu’il venait de se faire rabrouer par mail par un chercheur bien connu, il me commentait l’épisode ainsi : « les deux camps m’engueulent, c’est un signe que je fais du bon boulot. »

Je viens de finir de lire le pavé — non pas que je n’aie pas une tonne d’autres choses à faire, mais il est des jours où il faut savoir donner la priorité à l’important plutôt qu’à l’urgent.

Le ton est donné dès l’exergue initiale, qui rapporte un propos pour le moins inquiétant de l’un des chercheurs interviewé — dont le nom n’est charitablement pas mentionné :

Non madame Michu, elle n’a pas à décider du degré de sérieux et de plausibilité de ce que raconte le GIEC, je suis vraiment désolé. […] Je dirais à Madame Michu : ma chère madame Michu ne perdons pas notre temps. Nous, la discussion qui est la nôtre est celle-là.

Ce chercheur dont le nom restera ignoré est à l’évidence un chaud partisan d’un gouvernement des experts, cette organisation politique qui nous débarrasserait enfin de cette engeance qu’est la démocratie… On en tremble.

Si vous avez la bonne idée de vous lancer dans la lecture, autant vous prévenir : en plus d’un caractère parfois brouillon, en pas mal d’endroits (et notamment au début) on est dans le stéréotype de la thèse de socio, avec citations de gens bien en cours et plusieurs pages qui brassent pas mal de vent. La définition du concept de controverse scientifique, par exemple, ne va pas beaucoup plus loin que celle que proposerait le simple bon sens, tout en étant amenée par plusieurs pages un peu lourdingues. S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas à ça, parce que la thèse mérite beaucoup mieux. Il faut bien citer les gens important dès le début, montrer qu’on les a lu et qu’on les respecte, j’imagine… Tout ça pollue le texte ici et là, mais n’étant pas sociologue, il se peut aussi que ce qui m’apparaît comme des banalités cache en fait des nuances importantes. En tout cas, qu’il soit clair que la thèse n’a rien de servile. Par exemple, elle ne manque pas de faire une critique sévère des postures de certains chercheurs en sciences sociales (p. 203). De plus, certaines citations valent le coup, par exemple celle de Larrère & Larrère (p. 39) sur l’incompatibilité de la démocratie et du traitement du problème climatique, ou celle de Latour (p. 70), si consternante de bêtise antiscientifique que je ne peux m’empêcher de la reproduire ici :

par exemple constater [grâce à la cartographies des controverses climatiques] que si je suis contre l’origine anthropique du réchauffement, je me retrouve au côté de gens qui sont contre l’avortement, pour l’utilisation du charbon, et me demander si j’ai bien envie d’être au côté de ces gens-là

Latour en prend pour son grade surtout à partir de la p. 418, et de façon parfaitement méritée. Autant à une certaine époque ses idées présentaient effectivement de l’intérêt, autant certains virages qu’il a pris ces dernières années sont plus que contestables, sans même que l’on puisse invoquer la circonstance atténuante d’une originalité possiblement stimulante.

C’est fort logiquement que la thèse pose la question du nom à donner « à ceux qui s’opposent aux climatosceptiques. » (p. 175). L’absence de nom « officiel » pour les carbocentristes est signifiant (en plus d’être problématique), et je ne puis que répéter ce que j’écrivais l’autre jour : si vous ne vous choisissez pas de nom, alors vos adversaires le feront pour vous. Aussi est-il assez drôle de voir évoquer les « théories réchauffistes » (p. 248) dans une thèse dont Jean Jouzel est membre du jury ! Pour désigner les carbocentristes, Lionel a choisi le néologisme aussi barbare que rigolo d’« anthroporéchauffistes ». Il m’a avoué une fois qu’il considérait « carbocentristes » comme bien meilleur mais que, le terme ayant été inventé par le climatosceptique Benoît Rittaud, il risquait d’être reçu comme non neutre. Pas sûr qu’anthroporéchauffiste paraisse vraiment très neutre aux oreilles carbocentristes, mais bon, il faut bien faire un choix. (Ces questions de vocabulaire, que j’ai toujours regardé comme fondamentales, rebondissent en p. 386, où là il est question de la manière de désigner les climatosceptiques, autre sujet de choix, ainsi que la controverse climatique, le terme de « polémique »…)

La thèse propose une synthèse très complète et très utile sur la controverse et sa chronologie. J’ai bien aimé la liste des difficultés auxquels font face les chercheurs du domaine. Certains passages sont particulièrement réjouissants, comme celui dans lequel Oreskes et Conway sont proprement démolis : d’abord p. 250 et p. 252-253, mais surtout à partir de la p. 263. C’est à mon sens la page à partir de laquelle il faut vraiment ouvrir les yeux en grand. Le travail de fourmi de Lionel sur le fameux épisode du chapitre 8 du WG1 de l’AR2 du GIEC (ainsi que de sa lecture partiale par Oreskes et Conway) est d’un intérêt considérable et, à mon sens, doit être diffusé sans délai. Je ne saurais trop lui conseiller d’écrire un papier sur le sujet pour un des blogs de référence, pourquoi pas à nouveau celui de Judith Curry. (Les colonnes de ce blog lui sont bien sûr ouvertes, mais connaissant le bonhomme, il va me dire que sa neutralité en prendrait un coup.)

Entre autres remarques intéressantes, cette observation qui suit une comparaison des nuages sémantiques de chapitres de l’AR2 et de l’AR3 :

Comparé à l’AR2, il n’y a pas de changement de fond entre les deux chapitres rédigés à 5 ans d’intervalle : la spécificité lexicale qui se dégage des deux rapports met au jour une stabilité dans l’usage des termes et témoigne de la proximité dans le temps entre les deux rapports.

En effet 5 années séparent les deux rapports, un temps très court en termes de recherche. Le temps de l’expertise n’est pas le temps de la recherche. Il est possible de se poser la question, dans le cas de la problématique climatique, si le fait que le GIEC produise un rapport tous les cinq ans soit en adéquation avec l’activité de la recherche. Un chercheur, coordinateur d’un des rapports du GIEC, me confie lors d’un entretien individuel que cinq ans est un délai beaucoup trop court étant donné le travail à effectuer.

Richard Lindzen n’a pas dit autre chose que ce chercheur. J’y ajouterais cette note climatosceptique : le seul moyen objectif pour le GIEC de légitimer des rapports si rapprochés dans le temps est d’en exagérer médiatiquement de plus en plus la portée pour donner un sentiment de nouveauté. Non pas que cela soit fait volontairement ou consciemment, mais il est tout simplement impossible à une machine comme le GIEC de se contenter de dire que son nouveau rapport est une copie de l’ancien : il faut que quelque chose de crucial ait l’air de changer. On est ainsi passé de 90% de certitude à 95%, et un éventuel AR6 ne pourra pas faire autrement que d’aller plus loin encore.

L’analyse du discours lors de certains débats médiatisés est instructive en plus de fournir des récapitulatifs bienvenus. Et il y a beaucoup d’autres choses intéressantes à lire pour tout ceux qui s’intéressent à la question du climat, indépendamment de leur opinion. La thèse n’a rien de manichéen : comme par hasard, les moments où les climatosceptiques ont le beau rôle sont ceux que je préfère, alors que je suis souvent plus dubitatif sur les passages où ils sont présentés sous un mauvais jour.

Enfin, il est à signaler que Lionel n’a bénéficié d’aucun financement, et qu’il a dû payer de sa poche tous les frais des rencontres sur le terrain (notamment des déplacements à Paris). Il ne m’en avait jamais fait état, je le découvre en lisant la conclusion de sa thèse.

Malgré, donc, quelques passages inutilement longs, malgré aussi quelques erreurs et maladresses (exemple : non, Pensée Unique ne présente pas Pierre Morel comme climatosceptique), cette thèse est l’œuvre d’un esprit libre que je salue avec beaucoup d’estime. Que les sciences sociales abordent enfin la question climatique avec d’autres yeux que le militantisme binaire d’une Amy Dahan ou d’une Naomi Oreskes est peut-être la meilleure nouvelle de l’année à l’échelle de l’université française dans cette controverse.

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2 réflexions au sujet de « Une thèse en sciences sociales sur la controverse climatique »

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